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Amazing Spider-Man, The (2012)
Marc Webb

À grands mythes correspondent grandes responsabilités

Par Mathieu Li-Goyette
The Spectacular Spider-Man. The Astonishing Spider-Man. The Sensational Spider-Man. Peter Parker: Spider-Man. The Avenging Spider-Man. Ultimate Spider-Man.

The Amazing Spider-Man. L'extraordinaire Spider-Man.

Autant d'épithètes, de dimensions, de qualités, de visages aussi nombreux que les dessinateurs qui s'y sont penchés depuis Steve Ditko et que d'écrivains depuis les premières trouvailles de Stan Lee. Et pourtant, l'intérêt subsiste, la fascination perdure et nous voilà, cinq ans après Raimi et Maguire, avec Webb et Garfield, encore repartis pour une trilogie, encore pris dans l'avarice des industriels à épuiser le spider-fluide jusqu'à la dernière fibre.

Mais la mythologie moderne des super-héros n'est pas du genre à se vider si facilement. Preuve en est, l'invasion que subit actuellement le cinéma hollywoodien semble renouveler le blockbuster d'été dans une forme à la fois divertissante et lucide de ses torts comme de ses qualités. Procès de l'Amérique autant que son encensement, le genre - dans ses meilleurs films - parvient à conjuguer le cynisme ambiant avec la quête primitive de l'enchantement. Avec The Avengers, ce haut point de conscience ludique, où l'on ne fait plus exploser des voitures ou s'écraser des immeubles pour le simple plaisir du spectacle, a récemment donné à l'industrie du carburant pour un genre qui, passé le stade des préliminaires dans une poignée de premiers volets, tournait autour de protagonistes en manque de substance. Si le cinéma les a grandement popularisés et si on a pu croire que Nolan accaparait la somme des possibles discours pertinents sur la question de l'héroïsme contemporain, cette invasion de films a aussi prouvé qu'il était bien difficile d'extraire ces personnages de leurs pages mensuelles.

Défiant la sérialité nécessaire à leur épanouissement - toute forme populaire démontre son génie par le détournement des codes, chose concevable, semble-t-il, que lorsqu'il y a répétition et enchaînement régulier de suites -, The Amazing Spider-Man prend le pari de repartir à zéro et de le faire sur des bases soi-disant plus saines que celles de la première saga. Préconisant une mise en scène réaliste nous immergeant dans l'action (jusqu'à oser des plans subjectifs planant au-dessus de New York), Webb dirige Garfield et Emma Stone comme il dirigeait Gordon-Levitt et Deschanel dans (500) Days of Summer. On cherche ici à retrouver les racines premières du comic book de 1962, à réinscrire Peter Parker dans un quotidien de lycée américain des plus classiques dans une interprétation très pop, très branchée et à mi-chemin entre la nostalgie rétro des premiers numéros et la relecture moderne offerte par l'Ultimate Spider-Man des années 2000. À la croisée des chemins de nombreux hommes-araignées, Webb tente d'approcher le mythe avec l'élégance d'un flâneur aux commandes d'un projet dont il refuserait d'avouer l'importance.

En effet, ce n'est pas par manque de talent que The Amazing Spider-Man échoue dans ce qu'il a décidé d'entreprendre, mais bien par manque substantiel d'effort. Le « friendly neighborhood Spider-Man » est amical et assez conventionnel pour jouer les voisins, mais super-héros, il ne l'est pas assez. Le faisant enfiler son costume en quelques coupes au montage, le récit des origines court-circuite sa propre progression en tissant une toile trop élargie au lieu de s'en tenir à un unique et solide fil tressé. S'égarant dans une quête du père de Parker et une réinvention trop brève du vilain Lizard, Webb s'intéresse au flirt plutôt qu'à l'héroïsme. Bien que sa démarche prouve le talent de sa distribution, elle en vient à oublier la gravité du récit, le potentiel tragique des enjeux qu'il met de l'avant tout en évacuant du personnage la dimension mythologique qui viendrait le caractériser dans un monde en crise (de foi, d'idéaux, d'espérances, etc.). The Amazing Spider-Man démontre la vacuité chronique des films « à la Sundance » en investissant un héros célèbre d'une âme strictement adolescente oscillant entre héroïsme et vanité.

C'est donc en cherchant à redonner au personnage sa fluidité première, tant physique que comique et sociale, que Webb a choisi de définir son protagoniste par la toile de relations qu'il allait entretenir pendant trois volets. Le versant tourmenté de Spider-Man en souffre tout comme la mort si cruciale de l'oncle Ben (Martin Sheen, toujours fiable), reléguée rapidement aux péripéties de service. L'enchaînement des séquences fonctionne comme une suite chronologique d'événements en oubliant de recourir aux peurs et proverbes essentiels à l'édification de ces héros mythiques, personnages-concepts increvables de la culture populaire.

Parce qu'il a été plongé dans le Styx, tenu par le talon, Achille n'a qu'un point faible. Parce qu'il craint les chauves-souris et qu'il traîne le traumatisme de la mort de ses parents, Batman frappe par l'effroi. Plus schématiques que les personnages d'Homère, les super-héros gagnent toujours en intérêt selon le vilain qu'ils affrontent, voix contraire de leur caractérisation. Ainsi, le Scarecrow de Batman Begins, le Obadiah Shane d'Iron Man, le Loki de Thor ou le super soldat nazi Red Skull de Captain America renvoyaient la balle de l'héroïsme en stipulant que ce ne sont pas les pouvoirs qui le déterminent, mais plutôt l'éthique et la morale. Ici, rien ou trop peu, sinon cette idée naïve de trouver en Lizard un autre homme-bestiole (personnage bien joué par Rhys Ifans, mais mal animé, et surtout piètrement introduit).

Préférant à ces conceptions mythologiques les batifolages de son couple fleur bleue, Webb fait passer son Parker de minable à héros trop facilement. Sans avoir à endurer le deuil de son unique figure paternelle, ses douze travaux sont insignifiants, tout sauf symboliques et échouent à définir le personnage. Figure générique, remplaçable, il relève plus du consumérisme que de l'originalité profonde dont peut faire preuve le concept « Spider-Man » lorsque mis entre de bonnes mains.

De cette tentative d'un réalisme à la Nolan, The Amazing Spider-Man en finit par ne plus parler à travers son masque. Il s’étouffe scène après scène malgré un monde qui ne lui fait plus la vie dure et qui ira jusqu'à lui dérouler le tapis rouge de la séquence finale, haie d'honneur de grues dressées par des ouvriers artisans de la Nouvelle Amérique post-11 septembre. C'est le rappel que ces films ont connu un essor considérable depuis ces attentats liés de si près à cette résurrection de l'héroïsme américain masqué qu'on en a graduellement oublié l'importance (la première bande-annonce de Spider-Man montrait bel et bien les deux tours dans une scène d'action aérienne). Cette alliance à la mode avec les super-héros, célébrée à la fin de The Avengers, inaugure un changement de cap radical entre l'idéologie du « mal nécessaire » à la Dark Knight-W. Bush et l'Amérique des nouveaux espoirs. Le grand projet de Marvel s'étant mis en branle au temps de l'élection d'Obama, le genre semble aujourd'hui parvenu à un point critique de son existence où sa survie et, ultimement, sa pérennité dépendront de sa facilité d'adaptation et de son intelligence à suivre le rêve américain de si près qu'il en deviendra le manuel d'instructions le plus limpide et le plus concis.

C’est, en quelque sorte, en échouant à s'insérer dans une telle conscience tout en ne critiquant pas comme Kick-Ass ou Super en furent capables que The Amazing Spider-Man, malgré tout ce qu'on pourrait lui trouver de sensationnel, de spectaculaire, d'épatant ou d'extraordinaire, a trop pensé à l'Homme en oubliant le monde qu'il avait juré de défendre.
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Critique publiée le 3 juillet 2012.