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Avengers, The (2012)
Joss Whedon

Cosmogonie contemporaine

Par Mathieu Li-Goyette
De tous les blockbusters hollywoodiens, de Jaws à aujourd'hui, The Avengers demeure et demeurera peut-être le plus improbable, le plus complexe et périlleux à mener jusqu'à sa finale sans la moindre anicroche, sans un quelconque défaut éreintant ou surenchère mal placée. Éparpillé sur cinq produits imposants depuis 2008, il fallait aligner les astres du box-office qui allaient permettre à l'écurie Marvel d'assembler ses personnages phares dans un seul et même film, une adaptation du comic book lancé en 1963, The Avengers: The Earth's Mightiest Heroes. Super-héros repêchés aux quatre coins de l'Amérique, du monde et de la galaxie pour venir en aide à notre planète lorsqu'elle serait contrainte à affronter une menace qu’elle ne pourrait combattre par la simple force de ses armes nucléaires et de ses soldats les plus entraînés.

C'est précisément là où Joss Whedon, petit maître de la télévision et auteur émérite chez Marvel (Astonishing X-Men, Runaways) entre en scène. Fidèle au trait de Jack Kirby, premier dessinateur de ces personnages, inventeur d'une certaine bande dessinée telle qu'on la connaît aujourd'hui, il fallait restituer au comic book l'énergie qui le motivât en premier. Une énergie qui n'était pas seulement celle du profit - évidemment -, mais aussi celle de l'éducation populaire et de la liberté d'expression dans une Amérique encore trop jeune pour saisir qu'elle était en train d’idolâtrer des mythes concrétisés à même ses pires défauts - on y reviendra, espérant du même coup convaincre le sceptique de l'importance du film. Il était question, en imaginant The Avengers, de retrouver cette volonté - la plus saine qu'il pourrait y avoir en adaptant une histoire de la sorte - relative au désir de déconstruire brique par brique la légende étatsunienne.

Se concentrant à faire évoluer des héros tirés de mondes séparés par des années-lumière de culture populaire et de cinéma, mais réunis par ces quelques années 60 lors desquelles ils ont tous vu ou revus le jour, ce qui les unis, c'est la bédé à la Marvel et ce qui les différencie, c'est tout le reste. À chaque super-héros son genre qui lui est propre, son univers et son film dont il est issu et son autre film où il repartira une fois la fiesta The Avengers terminée. Quittant avec un capital impressionnant dans Iron Man 3, Captain America 2 et Thor 2 respectivement, ils se rassembleront à nouveau dans The Avengers 2, créant par la même occasion un assemblage commercial, sérialisé et amalgamé comme jamais on aurait pu le croire possible - cette méthode unique au comic book (écouter les interventions de Nicolas Dulac dans notre podcast ici) de faire interagir ensemble fréquemment des personnages originaires d'histoires différentes est une des particularités les plus impressionnantes du médium. En ce sens, The Avengers est un grand film de genre(s) et c'est dans cette parenthèse que réside tout l'intérêt que l'on pourrait lui porter.

C'est donc dire que plus qu'Avatar, les multiples Harry Potter, Transformers, Twilight et Pirates of the Caribbean, l'immense plan astral de Marvel vient de tirer son épingle du jeu. Nul ne peut prédire s'il y aura une oeuvre subséquente aussi intéressante en son genre, mais The Avengers, de par sa valeur de « premier » et l'intelligence avec laquelle il s'est pavané (une perspicacité autant au niveau de la forme que du fond, mais certainement plus ludique que l'appropriation intellectualisante de Batman par Christopher Nolan qui l'a transformé en étendard républicain) est une nouvelle étape tout à fait noble dans l'art du divertissement hollywoodien. Divertissant et plein d'esprit, il l'est par son humour bien écrit, sa facilité à faire interagir un demi-dieu avec une espionne issue de la Guerre froide, sa manière de créer une intimité amicale en quatre minutes entre un Goldorak playboy et un M. Hyde sur stéroïdes sans que l'on puisse penser, ne serait-ce qu'un instant, qu'il y a là un engrenage scénaristique qui fut si forcé qu'il put nous briser entre les mains et faire basculer le tout dans la parodie.

Ce qui nous pousse à repenser ce que nous pouvions espérer d'un tel coup de marketing et à la louanger autant se recentre néanmoins autour de l'aptitude de Joss Whedon à séparer du cinéma commercial la qualité mythologique de ses super-héros pour nous la livrer de la façon la plus intacte et intégrale possible. La notion de « famille dysfonctionnelle » ne cède jamais complètement le pas à l'action spectaculaire. Il est question ici de la valeur du mythe, de son poids brut dans l'idéologie américaine (et, plus mondialement parlant, celle d'une idéologie tentaculaire). « Pourquoi reviendront-ils? », demande-t-on au sergent Fury à la toute fin. Ce à quoi il répond : « Parce que nous en avons besoin ». Nous avions besoin de voir ces héros répondre à une Amérique qui, dans le pire des scénarios conspirationistes, aurait sacrifié New York pour relancer sa flamme patriotique (on parle bien du 11 septembre), aurait fait culminer une décennie de films de super-héros après ces attentats en renouvelant comme jamais l'ardeur de la fierté étasunienne. Après les remises en question des années 60 et 70, le film de super-héros marque un retour aux valeurs fondamentales de l'Amérique tout comme les westerns tournés à partir de  la Deuxième Guerre mondiale l'ont été jusqu'à l'assassinat de JFK en contreplaquant à une idéologie dominante des nuances ou des injustices en espérant en révéler plus facilement les engrenages. Aujourd'hui, le film de super-héros ne fait plus dans cette révélation, mais plutôt dans l'exacerbation spectaculaire de ces mythes. De la critique, nous sommes passés à l'ironie. Entre la victoire en Europe, la mort d'un président et l'effondrement de deux tours, la mythologie américaine s'écrit, se renverse et se regénère à coups d'électrochocs superlatifs. « J'ai su que nous avions gagné la guerre, mais personne ne m'avait dit ce que nous avions perdu entre temps », dit Captain America, congelé en 1944 et réveillé en 2011.

Oui, nous en avons donc besoin de ces héros, mais c'est là un besoin populaire, complètement artificiel, créé et popularisé à une époque où ces légendes gagnaient du terrain tandis que l'Église en perdait. Au final, ce qui importe le plus de l'expérience The Avengers, ce n'est pas ses explosions hautes en couleurs, c'est à peine son humour qui n'est tant exploité que pour faciliter la soudure entre ces univers, mais plutôt la volonté irrépressible de croire en une surhumanité parfaite, en une exaltation complète des différentes facettes de l'Homme (son courage, sa technologie, sa rage primitive, sa noblesse) au sein d'un même tout, une sphère de qualités et de contradictions : si chacun de ces super-héros est un amas de clichés en soit, ils regagnent leur part d'humanité lorsqu'ils s'assemblent.

L'ambivalence tissée au fil de l'aventure ne prend forme qu'à la conclusion, qu'à ce point névralgique où les super-héros envahissent les bulletins d'informations, où Stan Lee lui-même - leur Hésiode, leur Homère - remet en question leur présence, où jamais ils n'ont autant crié leur désir d'être réels tout en révélant, par leur existence d'une absurdité juvénile, l'impossibilité de leur incarnation dans le vrai monde. Nous avions tort de dire que l'exercice de la réunion était une première et que seul le comic book pouvait s'en vanter. Autrefois Hercule, Zeus et Thor, aujourd'hui Captain America, Iron Man et Thor, ces divinités se croisaient, se trompaient, faisaient un théâtre cosmique dont l'humanité ne pouvait que rêver par dédoublement, nous, les hommes immatures et incomplets, toutefois capables de créer des modèles héroïques et complets venant à notre rencontre dans un espace incertain, celui de la fiction, du mythe, de la croyance en un grand ordre moral des choses.
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Critique publiée le 3 mai 2012.