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Abraham Lincoln: Vampire Hunter (2012)
Timur Bekmambetov

L'histoire avec un petit h

Par Jean-François Vandeuren
L’auteur à succès et scénariste pour le petit comme le grand écran Seth Grahame-Smith a visiblement un don pour mettre sur pied des projets inusités capables de piquer vivement la curiosité du public, et surtout pour trouver un titre accrocheur afin d’en faciliter la mise en marché. L’écrivain se sera particulièrement affairé au cours des dernières années à repousser les limites du postmodernisme et du révisionnisme excentrique en osant s’attaquer à certaines grandes lignes de l’Histoire de l’Homme et de la littérature pour leur insuffler une bonne dose de gore et d’horreur. Un stratagème qui aura mené, notamment, aux romans Pride and Prejudice and Zombies, Unholy Night et Abraham Lincoln: Vampire Hunter, dont Grahame-Smith signe également l’adaptation. Il était inévitable qu’une telle feuille de route attire un jour ou l’autre l’attention d’un certain Tim Burton. Le présent exercice marque d’ailleurs la parution d’une deuxième production commune en autant de mois pour les deux artistes, l’auteur ayant été le grand responsable de l’échec de Dark Shadows, lui qui a d’autant plus hérité du mandat d’écrire le scénario du très attendu Beetlejuice 2. C’est évidemment une chose de savoir imaginer un concept qui sort de l’ordinaire et une autre de pouvoir mener celui-ci à bon port. Et il est clair à la suite du visionnement d’Abraham Lincoln: Vampire Hunter que Grahame-Smith a encore bien des choses à apprendre dans l’art de bien raconter une « bonne » histoire.

Le présent récit s’immisce ainsi dans la vie du seizième président des États-Unis (incarné avec aplomb par Benjamin Walker) en portant une attention particulière aux écrits de son soi-disant journal secret plutôt qu’à ses plus célèbres accomplissements. Lorsqu’il était plus jeune, Abraham aurait vu sa mère mourir à la suite d’une attaque perpétrée par l’un de ces buveurs de sang, lesquels souffrent ici de la même altération que ceux de la série Twilight, pouvant par conséquent être exposés aux rayons du soleil sans le moindre problème, le scintillement en moins. Quelques années plus tard, Lincoln sera approché par Henry Sturgess (Dominic Cooper), qui exploitera le désir de vengeance du futur politicien pour en faire un redoutable tueur de vampires, ces derniers ayant envahi le Nouveau Monde depuis des décennies, guidés par le sinistre Adam (Rufus Sewell, évidemment). Le film de Timur Bekmambetov semblera toutefois rater le bateau dès le départ suite à une entrée en matière des plus précipitées et une inévitable séquence d’entraînement que le cinéaste déploiera à une vitesse tout aussi démesurée. La soif de justice du protagoniste apparaîtra alors comme un élément déclencheur beaucoup trop simplet pour permettre une mise en contexte adéquate et insuffler le relief nécessaire à un personnage prenant racine dans la réalité comme dans la fiction. Les choses ne s’amélioreront malheureusement guère par la suite alors que le film survolera l’ascension de Lincoln d’une manière tout à fait superficielle jusqu’à son long combat contre l’esclavage, qui mènera évidemment à la guerre de Sécession, durant laquelle Lincoln et ses alliés du nord devront combattre les propriétaires vampiriques du sud.

Comme c’était le cas pour l’ennuyant Dark Shadows, Abraham Lincoln: Vampire Hunter souffre lui aussi d’une progression narrative particulièrement mal cadencée où les événements historiques trouvent difficilement écho au coeur du scénario de fiction de Grahame-Smith, une exécution des plus maladroites et peu créative ne leur conférant au final qu’un caractère purement anecdotique. L’essence du second long métrage américain de Timur Bekmambetov repose ainsi sur les bases d’un concept assez mince ne cherchant qu’à capitaliser sur quelques moments spectaculaires, tandis que les enjeux plus dramatiques se révèlent tous d’une faiblesse déconcertante, à commencer par l’histoire d’amour à peine esquissée entre Lincoln et Mary Todd (Mary Elizabeth Winstead). Si le cinéaste russe aurait pu facilement jouer les sauveurs dans de telles circonstances en rehaussant cette production d’un ridicule, certes, entièrement assumé par l’entremise de ses méthodes musclées et hautement stylisées, ce dernier semble étrangement ici n’avoir que très peu de tours dans son sac. Bekmambetov arrive bien à présenter sporadiquement quelques séquences qui en mettent plein la vue, à défaut d’être réellement mémorable. Mais un manque de conviction finit néanmoins par transparaître à travers une mise en scène cherchant à masquer une absence de flair évidente au niveau de l’orchestration des séquences d’horreur et d’action - peu aidées par un montage on ne peut plus confus - en pigeant dans un registre d’effets visuels usés jusqu’à la corde et en recourant de manière abusive aux ralentis pour mettre l’emphase sur les innombrables démembrements des chasseurs de la nuit - et du jour à présent. Le tout venant planter le dernier clou dans le cercueil d’un spectacle qui, sans être complètement raté, fait tout de même part d’une paresse créatrice l’empêchant d’atteindre un niveau de satisfaction autrement plus significatif.

Il faut dire que les écrits de Seth Grahame-Smith semblent irréfléchis jusque dans les traits mystiques qu’ils tentent de conférer au personnage légendaire - dans tous les sens du terme - et à la matérialisation de ce penchant fantastique, y allant notamment d’une diabolisation systématique des habitants du sud des États-Unis qui ne laisse aucune place à l’interprétation. À l’opposé, ce conflit ayant coûté la vie à des milliers d’Américains ne pourra se terminer que grâce à une intervention de Lincoln le guerrier à la hache d’argent plutôt que de Lincoln le politicien et grand défenseur de la liberté. Un détail demeurant, certes, quelque peu superflu dans une telle initiative, mais qui se révélera en bout de ligne le reflet de l’échec du projet dans son ensemble. Pour un type d’entreprises pouvant autant mener à des résultats jouissifs que médiocres, le film de Timur Bekmambetov se situe quelque part entre ces deux extrêmes, évitant les bas-fonds grâce à un traitement pince-sans-rire qui s’avère parfois payant, mais proposant tout de même trop peu au final pour se hisser au rang de plaisir coupable. Abraham Lincoln: Vampire Hunter se veut ainsi l’oeuvre de trois artistes semblant s’être bêtement assis sur leurs lauriers, ne tentant plus de prouver à personne, surtout pas à eux-mêmes, qu’ils ont encore la verve nécessaire pour accomplir de grandes choses même à partir de l’idée la plus douteuse. Le trio signe au final une série B aux moyens luxuriants typiquement hollywoodienne dont les promesses farfelues, même lorsque respectées, ne s’avèrent que minimalement stimulantes.
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Critique publiée le 22 juin 2012.