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Promare (2019)
Imaishi Hiroyuki

Accélérationnisme plastique

Par Mathieu Li-Goyette

À très grande vitesse, la rapidité se remarque toujours dans le rapport entre deux corps en mouvement, cette même impression pouvant, par exemple, donner l’effet de faire du surplace quand un train croise un autre train ou quand une voiture roule aux côtés d’une autre sur l’autoroute. Alors pour capter la vitesse dans ce qu’elle a de cathartique, il faut la confronter à la lenteur, aux décors environnants, à ce qui ancre le mouvement pour faire de la rapidité une vélocité, un emportement. Promare, signé par Hiroyuki Imaishi du studio Trigger, pousse cette dynamique à un autre niveau, celui d’une caméra plus rapide que l’action elle-même, virevoltant autour de ses mecha courbés dans des positions impossibles, utilisant des armes ridicules, tirant des munitions à la géométrie abstraite et se battant au nom d’une lutte pour le droit à la précarité (mentale autant que matérielle). Promare, c’est tout ça à la fois. En fait, c’en est tellement qu’il s’agit sans doute d’un nouveau jalon dans l’anime de science-fiction, qui marquera l’imaginaire et gagnera en importance dans les prochaines années, quelque part dans la lignée d’Akira (1988), Steamboy (2004) et Redline (2009), sans oublier Neon Genesis Evangelion (1995-1996), série sur laquelle Imaishi a d’ailleurs débuté sa carrière à titre d’animateur.  

Le pitch est, en soi, taillé sur mesure pour notre époque : surmenés, déprimés, étouffés, certains êtres humains qui atteignent le stade proverbial du pétage de coche implosent et dégagent d’intenses flammes turquoise. Des ponts s’effondrent, des avions s’écrasent, il n’en faut pas beaucoup plus pour associer ces citoyens enflammés à des terroristes, appelés les Burnish. À la suite de nombreuses combustions spontanées qui déclenchent d’immenses feux d’anarchie, une force spéciale est créée, le Burning Rescue Fire Department (des pompiers équipés d’exosquelettes titanesques) et la Freeze Force (une sorte de FBI paramilitaire chargé de poursuivre et capturer les Burnish). On comprendra rapidement que les Burnish sont des terroristes avec des raisons, que cette condition qui les accable recèle des origines mystérieuses et que le complot gouvernemental qui cherche à les exploiter (littéralement à en faire du charbon humain) est une allégorie de l’exploitation d’une infime proportion de l’espèce humaine exploitant la détresse des autres au nom de rêves de grandeur (l’antagoniste étant une sorte d’Elon Musk cosmique) afin de se sauver la peau dans une arche de Noé interdimensionnelle.

C’est beaucoup. Et en même temps, le film d’Imaishi, face à son univers ample qui invite aux suites, fait preuve d’une grande capacité à recycler les archétypes de l’anime qui l’ont inspiré tout en se prêtant à une autodérision qui empêche sa vitesse d’exécution d’être lassante ou confondante. Le schéma actanciel est réitéré à outrance par les compositions visuelles (les alliés sont systématiquement alignés, encadrés dans le même plan, les antagonistes sont dessinés en contre-plongée, etc.) et les retournements narratifs sont exposés puis répétés à nouveau dans un scénario qui fait des duels le véritable lieu de ses nuances. Et si tous ces éléments parviennent à rembourrer notre tolérance à la complexité, c’est enfin parce que l’animation est à la hauteur du pari d’excentricité, qu’elle porte spectaculairement les thèmes et les tons vers une esthétique accélérationniste qui crie à tue-tête la lucidité de Promare.

La culture otaku est née sur les campus japonais dans les années 80, au sein de groupes qui décortiquaient les anime jusqu’à en faire un auteurisme des explosions, des véhicules, des arrière-plans, retraçant (sous le mode d’une base de données) des associations entre un style et un artiste. À l’instar d’Evangelion, Promare est de cette génération d’anime foncièrement postmoderne, dont l’exploit formel correspond à un aboutissement de tous ses désirs de signature par différentiation… notamment, comme on le disait d’entrée de jeu, dans la différence entre deux corps en mouvement. Les élans de vitesse sont auctoriaux ici : ils se gagnent entre les prises de vue qui suivent les mecha, s’accrochent à l’action, tournent autour d’elle et les plans fixes où l’action est presque invisible parce qu’elle est trop rapide, assimilant la vitesse de déplacement du plan à la rapidité phénoménale des actions en plans fixes. Plus encore, c’est par le design des mecha, dans leur capacité à se transformer, à s’allonger, que l’animation réagit, se démarque, puis nous emporte dans son délire. C’est donc dans l’utilisation de l’hilarant arsenal technopompier du film que l’action devient intelligible et cesse d’être seulement un exercice de vitesse, dans la manière de crier sur fond d’immenses titres en katakana surplombants ses nouveaux suits, ses upgrades, tout son gear détaillé qui se déploie pour sauver les civils du feu dépressif.

Ce feu, matière modélisée en 3D comme des spasmes numériques faits de milliers de triangles, contraste avec l’eau, formée par des cubes translucides contrôlés, faisant de chaque lutte entre les deux une bataille de formes simples qui se confrontent et se submergent l’une l’autre. À cette exploration formelle qui verse dans l’abstraction pure, le déluge sémantique des armes (jusqu’à un hommage répété aux pompiers de l’ère Edo) dicte un rythme à l’action et à sa compréhension qui parvient à faire vibrer une salle d’un même élan, à aligner 600 personnes à la seconde près. Et en cela, Promare est le genre de film fait pour être applaudi et acclamé au sein du grand Hall de Fantasia, au même titre que Fantasia est exactement le genre de festival pour accueillir un film si survolté, si rapide, si référentiel et en même si temps si libre de faire comme bon lui semble.

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Critique publiée le 6 août 2019.