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Sound of My Voice (2011)
Zal Batmanglij

Si c'était vrai...

Par Jean-François Vandeuren
Les groupes spirituels et autres sectes religieuses existeront fort probablement tant qu’il y aura des individus en quête de réponses significatives - à défaut d’être nécessairement exactes - à des questions qui les dépassent totalement, lesquels auront bien souvent germé dans leur esprit après que quelqu’un les y ait sournoisement plantées. Des gourous exploitant sans scrupule la crédulité et la vulnérabilité de ces gens afin de les remodeler en bons petits soldats prêts à faire tout ce qui est nécessaire au nom de « la cause ». De nombreuses histoires particulièrement inquiétantes, voire horrifiantes, auront d’ailleurs été associées à ce genre de lavages de cerveau au fil des ans, que l’on pense aux cas d’exploitation, de vols de biens et d’argent ou de suicides collectifs. C’est avec le souvenir de sa mère, décédée alors qu’il n’était âgé que de treize ans - elle qui aura refusé que l’on traite sa maladie sous prétexte que ses croyances ne l’autorisaient pas -, que Peter Aitken (Christopher Denham) et sa copine Lorna (Nicole Vicius) infiltreront l’un de ces cultes avec la ferme intention de dévoiler leurs pratiques au grand jour dans un documentaire. Le groupe en question est dirigé par Maggie (Brit Marling), une jeune femme resplendissante, mais visiblement affaiblie par la maladie. Celle-ci prétendra venir de l’an 2054 et vouloir à présent préparer ses « élus » au futur particulièrement ardu qui les attend. Autant cette histoire paraîtra évidemment sans queue ni tête au premier abord, autant une pensée finira tout de même par trotter dans la tête des deux protagonistes : et si Maggie disait vrai…

C’est bien entendu sur cette potentielle crédulité que le réalisateur Zal Batmanglij fera balancer ses personnages - et le spectateur par la même occasion - tout au long de son premier long métrage. Le cinéaste fera d’abord preuve d’une formidable économie de moyens dans la présentation des exigences auxquelles ces derniers devront se conformer pour rejoindre le groupe de fidèles. Chaque rencontre sera ainsi précédée d’un nettoyage complet et d’une balade en fourgonnette, au cours de laquelle les membres auront les mains liées et les yeux bandés, qui les mènera dans le sous-sol d’une maison de Los Angeles qui pourrait être n’importe où. Chaque convive devra alors faire part de sa connaissance de la poignée de main secrète pour pouvoir pénétrer dans la pièce. La question sera dès lors de savoir quelle moitié du duo se laissera convaincre de la légitimité des dires de Maggie, eux qui oscilleront de plus en plus entre leur désir de mener leur projet à terme - une scène de soumission à celui-ci prendra d’ailleurs des allures de culte en soi - et l’interprétation de certaines parcelles d’informations qui laisseront planer une incertitude par rapport à ce qui est dit et montré. D’autant plus que rien de vraiment concret ne sera demandé de la plupart des membres du groupe, si ce n’est que d’accorder le bénéfice du doute à Maggie et de se soumettre à un entraînement assez rudimentaire afin de pouvoir survivre aux événements à venir. Maggie admettra d’ailleurs - dans le but évident d’apaiser les doutes de ses disciples et de leur vendre sa « vérité » plus facilement - qu'elle n’aurait jamais cru elle-même à une telle histoire si on la lui avait racontée.

Cette idée sera évidemment renforcée par une mise en scène d’une grande simplicité, laquelle remplit amplement son mandat, même en dégageant aussi peu d’air d’un point de vue esthétique. Si le cinéaste commettra également certaines erreurs narratives en début de parcours, notamment dans la manière très mécanique dont il nous introduira au passé de Peter et Lorna, celles-ci seront vite rattrapées par la suite par la façon dont l’auditoire sera lui-même appelé à devenir un personnage du récit. Batmanglij réussira du coup à créer - et à soutenir du début à la fin - un profond sentiment de malaise et de doute dans un environnement qui sembleront toujours se resserrer un peu plus sur ses protagonistes. Le tout en introduisant quelques intrigues extérieures à la trame principale et en alimentant cette incertitude par l’entremise d’images particulièrement bien choisies, elles dont la perspicacité ne sera entièrement révélée que lorsque le rideau sera sur le point de retomber. Surtout que ces déviations sembleront d’abord quelque peu incongrues pour une histoire ne nous étant autrement racontée que des points de vue des deux principaux personnages. S’il y a bien des facteurs qui auraient pu faire en sorte que Sound of My Voice ne tienne pas la route, le film de Batmanglij réussit fort heureusement à cimenter sa position fragile entre absurde et vraisemblance (cette séquence où Maggie fredonnera une « chanson du futur », qui sera en réalité la pièce « Dreams » du groupe irlandais The Cranberries, datant du début des années 90). Le but d’une telle démarche sera, bien entendu, de placer le spectateur dans la même position que ces derniers afin que sa volonté de croire en l’histoire de Maggie s’affaisse et se raffermisse elle aussi continuellement.

Nous devons ainsi souligner le caractère dont aura su faire preuve le réalisateur, qui aura joué le tout pour le tout pour mener à bout une prémisse dont les conclusions pourront être interprétées et accueillies d’une manière aussi positive que négative. Nous sentirons bien l’effort se diriger petit à petit vers un cul-de-sac, vers cette conclusion aussi prévisible qu’inévitable. Mais là où, dans un autre opus, une telle évidence aurait pu signifier un effondrement total des bases du récit, voire du discours dans son ensemble, le réalisateur aura su se jouer savamment de son public pour l’amener à remettre en question les moindres images qui lui sont présentées, les moindres mots sortant de la bouche de ses personnages. Le stratagème mis sur pied par Batmanglij et sa coscénariste Brit Marling (Another Earth) ne sont ainsi pas sans rappeler la façon dont Michael Haneke n’allait jamais faire la lumière sur tous les mensonges - pourtant évidents - que débitaient ses personnages dans le formidable Caché de 2005. Ainsi, malgré quelques maladresses apparaissant davantage comme des erreurs de début qu’un piètre usage des rouages narratifs, il finit par ressortir de Sound of My Voice un étonnant exercice de manipulation. Un coup fumant dans lequel Batmanglij et Marling, plutôt que d’y aller d’une dénonciation typique de ce genre de pratiques en traçant une ligne claire entre le bien et le mal - comme tenteront de le faire leurs protagonistes -, auront préféré imprégner le spectateur de l’état d’esprit de ces individus se laissant prendre au jeu, nous laissant en bout de ligne avec un portrait aussi floue que limpide de la situation.
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Critique publiée le 17 mai 2012.