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Mange tes morts (2014)
Jean-Charles Hue

L’esthétique de la laideur

Par Olivier Thibodeau
Tel l’oeil aguerri du plus savant humaniste, la caméra se pose ici d’une façon infiniment sensible sur la diégèse scabreuse d’un film prosaïque et aérien à la fois, faisant de celui-ci une éclairante étude de milieu, un puissant road movie, mais également un bijou de composition photographique, éloge constant d’une certaine poésie du quotidien capable de transformer même les lieux les plus sordides en véritables havres de beauté. C’est exactement ce qui se produit ici lors d’une scène tardive où Jean-Charles Hue nous offre la vision singulière d’une casse automobile filmée sous la lumière diffuse du matin, triomphe d’esthétisme d’un sujet laid et surdéterminé. Cette image plus que tout autre incarne d’ailleurs parfaitement la virtuosité du réalisateur, dont la mise en scène est source constante de fascination malgré le caractère banal du récit. Quant à la puissance dramatique de l’oeuvre, elle est savamment circonscrite sous le thème universel de la quête initiatique, dont on célèbre ici les éléments les plus primordiaux et les plus humains dans une ode à la famille d’une rare pertinence et d’une rare finesse.

Près d’un camp yéniche de Basse-Normandie, le jeune Jason Dorkel et son cousin Moïse se tapent une virée pastorale sur la moto pétaradante de ce dernier, profitant d’une liberté enivrante auquel le récit opposera bientôt l’oppressant spectre de la prison et la contraignante religion chrétienne. Fusil à la main, l’adolescent nous apprend alors que son frère doit bientôt sortir de prison après avoir servi une peine de 15 ans pour le vol d’un camion de nourriture destiné à sa communauté. Loin d’être simplement anecdotique, cette révélation pose les bases d’une quête initiatique qui verra le protagoniste dériver dangereusement vers les limites de la loi pour finalement réintégrer le troupeau tel un mouton, se soustrayant ainsi à l’univers carcéral, mais aussi aux balades cathartiques qui ne dureront finalement que le temps du film. En effet, l’arrivée soudaine de Fred Dorkel parmi sa famille, dont il s’imagine être le patriarche héroïque, bouleversera la vie de tous ses compatriotes, et surtout celle de Jason, qui voit en lui une sorte de Robin des Bois des temps modernes. Afin d’impressionner son aîné, le jeune homme accouchera donc d’une magouille visant à dérober une benne remplie de cuivre stockée dans une casse automobile voisine. Lui et Fred s’embarqueront donc avec Moïse et leur frère cadet Mikaël dans la rutilante Alpina de l’ex-tôlard, prêts à explorer le crépuscule et l’aube d’une journée fatidique comme celle d’une fratrie condamnée à l’éloignement.

Ce qui nous frappe le plus avec cette deuxième incursion de Jean-Charles Hue dans l’univers de la famille Dorkel et de leur communauté semi-nomade (après La BM du Seigneur paru en 2010), ce n’est pas tant le naturalisme confondant des dialogues et des acteurs non professionnels, ni la pertinence d’un style direct et intimiste ad hoc, mais bien la qualité incroyable de la composition photographique. Le monde pourtant ennuyeux de Yéniches nouvellement chrétiens se trouve ainsi magiquement imbu d’un pouvoir d’évocation hors pair, invitation presque alléchante à s’immiscer dans la vie de ces gens hors normes pour qui chaque jour constitue une exhortation à l’aventure. La simple vue de steaks grillant sur le barbecue ou de condiments passés de main en main semble ainsi nous convier au festin, à la manière des magnifiques tableaux nocturnes qui lui succèdent, ballets de lucioles sur fond de paysages industriels gris qui nous attirent sans cesse vers la route, là où la promesse d’un seul paysage pittoresque semble pouvoir compenser pour une vie entière d’incertitude et de privation. Ce désir désespéré d’esthétisme est d’ailleurs très difficile à capturer sur film, et c’est là le plus grand triomphe de Hue, surtout que l’ensemble de sa mise en scène recèle mille autres perles de composition semblables, images croquées sur le vif comme seul saurait le faire le plus patient et le plus fin des observateurs. Qu’il s’agisse des réduits claustrophobes de la famille Dorkel, des autoroutes vaporeuses empruntées par l’Alpina, ou des gares embrumées qu’arpente le protagoniste à la manière d’un spectre mélancolique, toutes ces images contribuent à la création d’une atmosphère éthérée contrastant violemment avec une dure réalité socioéconomique dont semblent ainsi pouvoir s’évader tous les hommes qui croient encore au pouvoir du rêve.

L’attrait de la virée nocturne centrale au récit est d’autant plus intelligible qu’elle justifie ici quelques scènes d’action musclées et très adroitement fignolées, fruit d’un exercice impeccable de montage qui trouve son expression ultime dans la représentation de poursuites policières euphorisantes. Occasions idéales pour les personnages de célébrer leur liberté individuelle face au monde rigide et dogmatique qui les entoure, ces séquences finement hachées permettent en outre à Hue de partager l’adrénaline animant ses personnages, dont chacun des états d’esprit se trouve ainsi savamment traduit par un dispositif filmique à fleur de peau qui multiplie sans cesse gros plans révélateurs et angles de caméra pertinents. La qualité directe du style documentaire préconisé par le réalisateur nous permet également de nous immiscer profondément au coeur de la communauté yéniche à l’étude, nous frayant un passage entre les épaules nues des hommes à l’entraînement jusqu’à leurs lèvres volubiles, porteuses d’un dialecte vernaculaire aussi irrésistible qu’il est insaisissable. Cernant ainsi l’intimité et l’humanité intrinsèque des différents personnages, la caméra exalte grandement l’authenticité du récit, apportant une qualité vécue à la structure dramatique dont chacune des péripéties nous semble donc immédiatement vraisemblable puisque motivée par des intentions sans cesse transparentes.

Bien qu’on se soit contenté d’un drame familial honnête, c’est finalement une fresque lumineuse et singulière que nous livre ici Jean-Charles Hue, dont la qualité de plasticien lui permet aisément de transcender la simple exposition du sujet au profit de l’immersion totale au coeur de l’univers diégétique. Comptant sur la qualité intimiste d’un cadre cernant sans faille les éléments les plus évocateurs de chaque scène, il parvient ainsi de façon miraculeuse à dépeindre la beauté fugitive d’un univers désespérément terne dont l’attrait ne semble appartenir qu’à ceux qui savent y apposer les yeux du coeur. Parmi ces derniers, le réalisateur eaubonnais, dont le point focal se situe entre la dureté du réel et la légèreté de l’espoir, lui permettant ainsi d’accoucher d’une oeuvre extrêmement sensible et lucide dont les rouages narratifs se meuvent d’eux-mêmes sous l’impulsion d’une honnêteté dramatique de tous les instants. Un succès retentissant dont on espère que les fruits se mueront en un vaste jardin.
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Critique publiée le 19 octobre 2014.