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Scarlet Letter, The (1926)
Victor Sjöström

Le « A » de l’Amérique

Par Mathieu Li-Goyette
À l'apogée des immenses succès américains tournés à l'arrivée des Suédois à Hollywood trônent The Scarlet Letter et The Wind, apothéoses d'un lyrisme nordique entremêlé d'une âpreté toute américaine, celle du puritanisme et des déserts de l’Ouest, cette étendue sauvage à conquérir, cette « frontière », plus encore, la dernière frontière du monde moderne. En même temps que les Mauritz Stiller, Greta Garbo et Lars Hanson, l'arrivée de Victor Sjöström (devenu Victor Seastrom pour Hollywood) se démarque rapidement avec l'apport de Hanson, la vedette du tout dernier succès de la MGM : The Flesh and the Devil. Avec lui, il filme l'adaptation grandiose du premier grand chef-d’oeuvre de la littérature américaine, le classique de Nathaniel Hawthorne racontant la dure vie de labeur d’Hester Prynne, jeune femme du XVIIe siècle de la Nouvelle-Angleterre protestante. Pour avoir commis le péché de l'adultère avec un inconnu, elle devra porter tout au long de sa vie la lettre « A » symbolisant « adultère ». Sans l'entendre, le gouverneur de la colonie la condamne à la honte à perpétuité. Souffrant bientôt d’exclusion au sein de la communauté qui l’a vue grandir, elle fuit les regards tandis que sa fille Pearl (née de l'union illégale) supportera le fardeau d'être enfant illégitime. Déjà, dans ses fondations, l'Amérique fait couler le sang des impurs nous dit Sjöström, venant apporter au récit original un pessimisme doublée d'une romance tout à fait magnifique; l'allégresse de ses plans montrant les promenades en forêt du couple impossible n'a rien à voir avec l'aridité des rapports qu'ils continuaient d'entretenir dans l’oeuvre écrite. Ici, Sjöström joue la carte du mélodrame où le spectateur est en connaissance de cause puisqu'il observe et sait bien à l'avance la tragédie publique qui séparera les deux amants.

Plus qu’une leçon d’écriture scénaristique, The Scarlet Letter, dans la plus ignoble des versions diffusées à la télévision, parvient tout de même à provoquer la fascination puisque sa vraie droite au visage, elle la porte en matière d'esthétique et de maîtrise, pas en termes de décors ou même de minutie. Ainsi, le cinéphile de l’ère numérique, face à un DeMille ou un Griffith dans une édition de mauvaise facture, sera fort probablement déçu, car ces hommes, dans la tradition épique de l’Americana, pensaient leurs films en fresques, en amalgames indissociables de figures parsemant le cadre, en corps élancés vers la victoire et en d’autres crispés par le coup de feu en pleine poitrine. Mais ici, nonobstant la qualité médiocre de la version qui m’ait été donnée de voir, l'opus de Sjöström est peut-être (à vérifier dans de meilleures conditions, des conditions dont j’espère bien profiter dans une cinémathèque ou autre rétrospective improbable) l’un des chefs-d'oeuvre absolus du cinéma muet. Dans ces années où l’Europe vint enseigner de notre côté de l’Atlantique les façons d’user du médium qu’Hollywood n’avait pas encore imaginées, il est plus que probable que l’apport de Sjöström à la cinématographie américaine soit à classer avec celle de Murnau ou Stroheim.

Rares sont les films muets à prôner ainsi le calme, mais il va sans dire que de toutes les adaptations du récit de Hawthorne, celle-ci s'avère la plus grande en partie parce qu'elle base sa construction dramatique sur une loi du silence et un monde de constante restriction. Or, la restriction passe mieux dans le muet, dans cet univers où seul l'orchestre nous accompagne et où les plans sans profondeurs de champ, aplatis, laissent apparaître des visages de pur caractère, des formes émaciées et exagérées, des yeux globuleux rendant notre condition d'homme à son état le plus primitif de représentation : rempli de toutes les pulsions possibles, du couple Lillian Gish-Lars Hanson émane tout un éventail de forces invisibles donnant l'impression d'une image en extase, dévoilant tellement plus dans son imagerie qu'elle ne pourrait le faire aujourd'hui, où les mots viendraient interpréter ce que la description romanesque se charge de faire de son propre chef, dans notre tête, alors que nous visualisons les sensations à la lecture comme devant l’écran sans voix.

Pluralité de sens se bataillant dans la conscience du spectateur lorsqu’il voit ces élans amoureux, la subtilité de The Scarlet Letter et toute sa modernité en cette époque où les croyances religieuses mènent la vie dure aux libertés individuelles (et vice-versa) est un peu le récit des origines des États-Unis. Critique du puritanisme en l’honneur d’une ouverture d’esprit et d’une tolérance, Sjöström montre la société sous ses pires aspects, dramatisant ses mécanismes de défense habituels. Mise en exil, lynchage médiatique, discrimination, l’exclusion de Prynne de sa propre communauté se fait par le biais d’un réflexe de survie : pour faire perdurer son code d’honneur dédié, la collectivité punit et exclut. La révolte demeure impossible, même si elle est sous-entendue jusqu’à l’inévitable conclusion (celle de la mort du mari interdit à l’identité enfin dévoilée). Pasteur, l’amant avait gardé le silence cinq années durant à la demande de Prynne : « Tu représentes un symbole trop important pour être l’objet du pêché », lui dit-elle. Mensonge sacrificiel, l’idéologie américaine en fera ses meilleurs comme ses moins bons coups en justifiant le contrôle des foules par des « mensonges nécessaires » que Hawthorne a présentés dans son roman comme la base de la cohérence patriotique étasunienne - des héros westerniens aux super-héros, l’essence de ce que l’on considère comme le « personnage typiquement américain » trouverait sans doute sa source ici.

Par les écarts les plus grands, la population se fait entretenir dans un monde illusoire ne favorisant pas la tolérance, mais bien le jugement public où tout un chacun se fait le jury de son prochain. Dans la société telle que montrée par Hawthorne et Sjöström, chaque individu s'envisage comme une police du protestantisme, chaque colon incarne la rigidité du quotidien qui lui permet de vivre dans un environnement sauvage sans nécessairement céder le pas à cette sauvagerie; ce qui, en d'autres mots, pourrait être le sous-texte de toute l'idéologie républicaine, d'hier à aujourd'hui. C’est un temps de collabos, de délateurs, de milices antiterroristes, une époque où l’endoctrinement venu d’en haut compte sur l’assouvissement des masses pour qu’elles se gèrent elles-mêmes.

The Scarlet Letter repose ainsi sur une utilisation mémorable du symbolisme que le cinéaste suédois a mieux compris que ses successeurs. « A » comme « adultère », comme « ange », comme « Amérique » et comme le premier signe de l’alphabet, le récit de Prynne en est un de fondation, de premières fois où la signification de la lettre reste un poids symbolique tout comme un élément du discours religieux où chaque signifiant contient en son sein une multiplicité de sens possibles attribués par qui veut bien lui en donner un et le défendre. Cet entremêlement obsédant entre le péché et l’expiation, entre l’interdiction et le triomphe ponctuel des opprimés, serait donc à la fois le propre du roman de Hawthorne, mais aussi celui de toute la nation. Film parfait s’il en existe, The Scarlet Letter, comme sa lettre fatidique, englobe l’Amérique et ce qu’elle représente, résume comment l’Homme a fait ses règles sur une terre qui n’en avait jamais eu. Critique de la soumission des âmes, elle demeure une oeuvre valorisant le renversement des idées communes pour passer d’une ère à l’autre, pour remettre en question la religion plutôt que la subir, pour vaincre des lois et vivre des idéaux.
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Critique publiée le 2 avril 2012.