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Flesh and the Devil (1926)
Clarence Brown

Algorithmes sexués

Par Mathieu Li-Goyette
L’efficacité des plans de Flesh and the Devil n’a d’égal que la clarté de son récit : Leo (John Gilbert) aime Felicitas (Greta Garbo), mais celle-ci est mariée à un comte. Le triangle amoureux de la première partie du film se brise : provoqué en duel, l’amant tuera le mari avant d’être envoyé au front de la Guerre des Boers cinq années durant. Seule condition au duel : dire qu’il a été provoqué sur une tricherie de cartes et non un adultère, car le nom du noble ne doit pas être terni. Le triangle brisé cherchant à ne former qu’une seule droite rectiligne d’un homme aimant une femme doit se reconfigurer dès l’entrée d’une autre variable. Pour veiller sur la veuve, Leo fera appel à son ami d’enfance Ulrich (Lars Hanson). Pleine d’avarice, cette dernière tombera amoureuse de son riche protecteur pendant que l’autre, au bout de son service militaire, reviendra d’Afrique pour les retrouver mariés. Ce deuxième triangle, le plus tragique du film, car il implique deux amis, se termine aussi par une mort venant rétablir la seule union possible (comme si les binômes n’étaient que les seuls nombres envisageables). Amoureux secrets, le couple Felicitas-Leo risque de détruire Ulrich si ce dernier apprend la triste nouvelle. Par contre, si Leo s’était lié amoureusement avec la jeune dame qui lui était promise depuis le plus jeune âge, le triangle serait devenu une paire de lignes; les chiffres et les concepts géométriques sont les meilleurs outils à notre disposition pour discuter de la structure de Flesh and the Devil, un mélodrame amoureux classique à souhait parsemé de nombreux « moments ».

Ces « moments », ou plutôt ces « instants », comme la première rencontre de Garbo et Gilbert à la gare, leur premier baiser ou le duel de pistolets au soleil couchant, sont des vignettes pour l’Histoire du cinéma, des bouts à regarder, puis à rembobiner aussitôt; tentant d’absorber en lui la puissance de ces vieilles images, le spectateur, qui semble déjà les regarder à travers un filtre trop artificiel (celui de la bande-son synthétique du DVD, de sa télévision ne rendant pas la senteur vétuste du film), se concentre donc à savourer des instants de cinéma où la légende semble s’écrire tranquillement sous ses yeux. Le cinéma (muet plus particulièrement) donne l’impression d’un vieux parchemin se déroulant lentement sous nos yeux. Faisant attention de ne pas le froisser, notre regard glisse sur son papier à la recherche de légendes perdues, de détails qui auraient échappé à tous ceux qui l’ont déjà observé. Puisqu’il est vu plutôt qu’entendu, le cinéma muet a quelque chose de l’artéfact, du texte fondateur dont semble jaillir une pureté à chaque visionnement - tout à fait illusoire si l’un fait l’exercice de constamment remettre en contexte la production d’une oeuvre.

Tout cela pour dire que c’est peut-être pour ces raisons, aussi lacunaires que personnelles, que Flesh and the Devil peut apparaître encore aujourd’hui comme le film original qu’il n’est pas du tout.

L’adultère était au centre de plusieurs récits avant celui-ci, tout comme cette forte thématique de l’Amérique puritaine où la femme possédée par le démon sera exorcisée par une prière lors de la dernière scène, nous rappelant les quelques préjugés arriérés du film. Garbo, en bonne Européenne fraîchement débarquée, incarne une descendante de la vamp, cette dame-vampire populaire au début du siècle, typiquement élégante, grande et débordante de péchés capitaux. Synonyme d’une inquiétante étrangeté s’insinuant progressivement dans le cinéma hollywoodien des années 20, comme si l’Europe des expressionnistes parasitait la recherche de style de cinéastes américains en quête de renouveau, la vamp se fait ici ennemie de Dieu, et donc du destin. Cette dimension fataliste, trop sérieuse et tragique pour les autres versions du personnage, confère à Felicitas le rôle non moins important de proto-femme fatale par excellence. Et s’il ne fallait retenir qu’un apport à la légende Garbo, c’est bien ce fatalisme romantique qui deviendra bientôt une romance fatale chargée de sa propre femme fatale.

Les ingrédients du célèbre personnage type du film noir se retrouvent d’ailleurs dans ce proche cousin pervers du Sunrise de F.W. Murnau, car jusque dans sa mise en scène lyrique, Flesh and the Devil annonce l’apogée du cinéma muet américain, sorte de synthèse extrêmement réussie entre le cinéma européen de l’époque et l’Americana classique. L’épaisse brume au-dessus du lac, l’amour impossible et l’amour à travers le temps dans la tension d’un meurtre qui n’aurait jamais dû être commis, le champ poétique du film de Brown est basé, comme Sunrise, sur un roman de Hermann Sudermann, auteur à succès du début du siècle (on lui doit aussi Heimat) qui prit le récit amoureux et générique d’Hollywood et lui redonna un peu de son romantisme allemand vieillissant si bien.

Et Clarence Brown, pour en venir à ce cinéaste dont personne ne parle plus, a plus de génie ici qu’il n’en aura par la suite - auteur de quelques grands films, mais aussi auteur le plus important de la MGM des années 30, la cinéphilie lui a préféré cruellement, entre autres, le Capra de la Columbia et le Ford de la Fox, des auteurs à fort caractère social qui avaient autrement plus d’importance que Brown l’amateur de sujets bourgeois. Cinéaste « attitré » de Garbo, cette première collaboration (suivra ensuite Anna Christie, Anna Karenina et Conquest) sera la plus émouvante et celle qui tirera le mieux parti du caractère grandiloquent de sa mise en scène. Longs regards, contre-jours imposants, jeu pictural extrêmement appuyé et recherche du symbolisme dans l’espoir de toujours faire mousser l’état émotif des lieux (comme un travelling sur la main serrée et colérique du mari cocu ou une romance de nuit qui demeurera célèbre par la suite), l’érotisation de Garbo et de la relation qu’elle entretient avec Gilbert trouve dans les cadrages serrés et le jeu patient des comédiens une lente gradation vers l’amour passionnel qui viendra en quelque sorte excuser tout le pathos du film. Tellement juste dans le ton, Flesh and the Devil parvient ainsi à contourner la simplicité de son sujet et à le porter au sommet du muet grâce à un jeu sans relâche sur les nerfs du spectateur. La diablesse incarnée par Garbo aura rarement été aussi sensuelle et ses quelques regards échangés avec Gilbert, son fidèle partenaire à l’écran comme aux galas, des convecteurs si captivants du désir de chair et d’amour.

La morale du film étant sauve grâce au triomphe de l’amitié sur l’adultère, Garbo est finalement enterrée sous la glace d’un lac gelé comme le monstre banni en Enfer, la créature renvoyée d’où elle vient et d’où elle ne troublera plus les consciences mortelles. Après deux oeuvres américaines (Torrent et The Temptress) où elle apparaissait comme attirante en dépit de son propre sort, sa beauté devient ici l’arme du récit tragique, soit cette manière que trouvera le cinéma américain de filmer la symbiose sexy entre « mal » et « femmes » : la purge quotidienne d’un désir de chair. Sans en inventer l’idée, Flesh and the Devil, pour Garbo et le cinéma américain, infligea une fêlure irrécupérable sur un masque propre et joli et insinua qu’un approfondissement psychologique des personnages avait le pouvoir de renouveler la plus simple des histoires. Après avoir montré le visage de Garbo sous un tel jour, il fallait s’attendre à plus. Plus de « flesh », plus de « devil », et surtout, plus de genres et de récits qui allaient servir de prétexte pour nous les livrer.
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Critique publiée le 30 janvier 2012.