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Friday the 13th (1980)
Sean S. Cunningham

Leçons d'économie

Par Alexandre Fontaine Rousseau
Si Black Christmas de Bob Clarke a à toutes fins pratiques inventé le slasher, Friday the 13th est pour sa part presque entièrement responsable de la dégénérescence du genre. L'histoire, grosso modo, va comme suit : dans la foulée du succès phénoménal de Halloween (1978), le producteur Sean S. Cunningham décide de reprendre les grandes lignes du film de John Carpenter, question de capitaliser sur la popularité naissante du genre. L'apport personnel de Cunningham au slasher? Une volonté d'économiser le plus possible, pour maximiser la rentabilité de son produit. Friday the 13th s'assume totalement en tant que machine sans âme mise en marché dans le seul et unique but d'engendrer des profits. Ayant coûté aux alentours de 550 000$, Friday the 13th engendrera des recettes de près de 40 millions de dollars aux États-Unis - amassant en l'espace d'une fin de semaine presque dix fois son budget! Cunningham, du coup, va confirmer ce que les 47 millions de dollars d'Halloween indiquaient déjà : le slasher, au tournant des années 80, est une affaire en or, un investissement optimal. Dans son sillage, tout le monde ayant un minimum de flair va pondre sa propre copie du modèle - et d'innombrables suites des plus gros succès verront le jour jusqu'à ce qu'à la fin de la décennie, relégué au marché de la VHS, le genre épuisé aille mourir une première fois.

Fruit d'une sévère rationalisation des moyens de production, le minimalisme de Friday the 13th n'a rien d'un choix esthétique. Contrairement à Halloween, dont le suspense parfaitement calibré découlait d'un savant sens de la retenue, le film de Cunningham carbure essentiellement au cynisme et au sadisme. Le spectateur attend patiemment la mise à mort de protagonistes insignifiants et les effets gore du légendaire Tom Savini s'occupent du reste. Mot d'ordre : livrer la marchandise. Tout, ici, contribue à satisfaire le plus efficacement possible les attentes du spectateur qui a payé pour voir de jeunes gens se faire embrocher, égorger et décapiter. Friday the 13th, en ce sens, est une machine parfaitement huilée. Le jeu de mort débute sans trop se faire attendre et, au bout d'à peine une heure, le décompte des victimes surpasse déjà le nombre de survivants. Le spectateur est alors en droit de se demander ce qui l'attend, ce que peut bien lui réserver la suite. C'est au cours de cette demi-heure finale que le film s'avère le plus satisfaisant, l'élimination des derniers personnages décoratifs permettant l'élaboration d'un face-à-face relativement tendu. En resserrant ses enjeux autour d'un « noyau » unique, le film arrive à générer un suspense plus intéressant.

Étonnamment, cette frugalité formelle caractérisant le long métrage de Cunningham - bien qu'elle soit uniquement motivée par l'appât du gain - lui confère un style particulier qui fera école dans les années à venir. Il s'agit d'un réalisme démonstratif sans fioritures, définit tant par la facture visuelle modeste de l'ensemble que par la trivialité crédible des situations mises en scène. Les gestes et les réactions des personnages ne résultent pas d'une écriture forcée, traversée de « caractérisations » préfabriquées, mais d'une observation juste (et simpliste) des plus bêtes comportements humains. Certes, ce premier volet de la saga de Crystal Lake établit ce modus operandi élémentaire qui deviendra au fil des épisodes une codification en bonne et due forme - à savoir qu'un adolescent qui baise, boit ou fume est un adolescent mort. Mais la chair fraîche offerte en pâture à notre tueur fou s'avère dans le cas présent encore vraisemblable et sympathique, à défaut d'être dotée d'une psychologie à proprement parler. Moins lourdement « scénarisé » que les opus subséquents de la série, Friday the 13th premier du nom n'abuse pas des archétypes dont abuseront ses suites. En fait, l'anonymat relatif des protagonistes confère à leur triste sort une lugubre universalité; et le film arrive à tirer de sa banalité une certaine force brute.

À cet égard, cette forêt tout à fait ordinaire qui sert de théâtre au drame renforce l'impression sinistre que ces crimes sordides sont en quelque sorte communs; et cette grossière frontalité servant à mettre en évidence la violence des exécutions accentue la petitesse de ces morts. L'horreur de Friday the 13th découle d'abord et avant tout de son cynisme quant à la valeur de la vie : une valeur au sens moral qui devient valeur au sens monétaire. Ce n'est que du cinéma, certes. Mais le slasher de Sean S. Cunningham, par son attitude générale, dédramatise ces événements (qu'il montre, sans plus) à un point tel qu'ils perdent tout sens. L'indifférence de cette caméra, qui ne pense qu'à vendre les meurtres qu'elle filme, est tangible; et la mécanique ici établie, celle que vont confirmer et valider les neufs prochains volumes de la série, réduit réellement l'homme au rang de bétail. Selon la même logique, c'est le cinéma lui-même qui devient simple marchandise. Ramenée au degré zéro, au niveau de la démonstration obscène, la mise en scène devient ici simple mise en images.

C'est d'ailleurs, dans un sens, ce qui fait de Friday the 13th un film fascinant. Quelque chose, dans sa médiocrité délibérée, tient du pari audacieux - et l'expérience qu'il procure, « satisfaisante » selon les standards qu'il établit, place l'idée même de divertissement au beau milieu d'une véritable zone d'ambiguïté morale. Ce plaisir licencieux qu'il procure, fruit d'une réduction agressive du cinéma d'horreur à ses plus rudimentaires paramètres, ne répond-t-il pas exactement aux désirs du spectateur de ce type de cinéma? Les performances remarquables du film au box-office, la ribambelle de suites qu'il a enfanté et le nombre incroyable d'imitations qu'il a inspiré tendent à confirmer l'existence d'une authentique demande pour cette veine particulièrement matérialiste d'horreur. Cela ne valide pas Friday the 13th en tant qu'objet cinématographique, le film lui-même demeurant terriblement ordinaire malgré une certaine efficacité primaire. Mais cette réussite remarquable en confirme la valeur en tant que concept économique, social et historique. Friday the 13th, à n'en pas douter, constitue un jalon dans l'évolution du cinéma d'horreur; et nous nous trouvons toujours, à plusieurs égards, dans le sillage de son héritage.
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Critique publiée le 17 août 2011.