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Captain Marvel (2019)
Anna Boden et Ryan Fleck

Retour vers le présent

Par Mathieu Li-Goyette

Systématiquement, vient un moment où les franchises qui ne savent plus se réinventer vers l’avenir choisissent l’exercice d’historicisation afin de s’inventer un passé. Or tout exercice d’historicisation, donc d’écriture et de densification de sa propre histoire, risque toujours de passer pour un petit jeu de reconnections, d’explications laborieuses moins portées par leur propre essence narrative que par le devoir d’atterrir pile au bon endroit, de pouvoir se terminer là où l’on sait que le présent de la franchise pourra de nouveau commencer. En ce sens, Captain Marvel est le Rogue One de l’univers cinématographique de Marvel, un antépisode bien exécuté, appuyé par un scénario équilibré et un soin de la caractérisation qui en font la plus belle réussite narrative de l’écurie de Kevin Feige depuis Winter Soldier et Guardians of the Galaxy.

À raison, Captain Marvel maintient sa propre unité sans avoir à souligner sa place dans l'échiquier sériel du studio, présentant des personnages connus (le Fury de Samuel L. Jackson en sympathique adjuvant, le Coulson de Clark Gregg, le Ronan de Lee Pace) qui n’ont encore rien vécu, épargnant par la même occasion la surexposition d’usage et nous permettant plutôt de les redécouvrir dans une simplicité pré-Avengers, pré-Iron Man. Autrement dit, en se déroulant en 1995, Captain Marvel déblaie les intrications contraignantes et laisse le champ libre à la première superhéroïne titulaire de Marvel, Captain Marvel, interprétée avec une fougue absolument contagieuse par Brie Larson, qui s’élance sur ses ennemis sourire en coin, cheveux en bataille, prenant plaisir à taper du vilain et à tracer sa voie. Humaine amnésique habitant une lointaine planète despotique dirigée par une intelligence artificielle élevée au rang de déité, celle qui se fait d’abord appeler Vers rêve à une ancienne vie terrestre qu’elle découvre en fragments oniriques. Les moments déterminants de son passé terrien émergent par un adroit jeu de montage — le premier exercice de montage signifiant du studio — qui trouve dans les postures physiques du personnage des rimes visuelles afin de tresser graduellement un fil narratif qui demeure l’enjeu prédominant du film.

C’est-à-dire que Captain Marvel est un des Marvel les moins tournés vers l’action pure, les chorégraphies et les explosions à la chaîne. Le film d’Anna Boden et Ryan Fleck, des habitués des comédies romantiques de duos incompris (Half-Nelson, It’s Kind of a Funny Story) n’en est tout bonnement pas capable. La musique orchestrale est anodine, l’utilisation de la pop des années 90 plaquée pour valider l’époque est oubliable, les scènes d’action sont particulièrement illisibles, et ce, comme peu de films à si gros budget osent encore le faire. La puissance de la capitaine coule de source, la mise en scène ne fait même jamais un enjeu crédible de son éventuelle réussite, tellement que la caméra reste braquée sur Larson à tout moment, concentrée sur elle, sur son regard, sa posture, ses poings fermés et son air décidé, tandis que le chaos tapisse l’arrière-plan et nous propose un registre d’action qui abandonne le geste en préférant le processus intimement transformateur qui en est à l'origine. Si cela semble annoncer le désastre pour certains, il faut se rassurer, y voir plutôt l’occasion de reléguer l’action au second plan, car le cœur du film réside dans son formidable récit d’empowerment féminin, qui s’avère bien plus efficace à cet égard que Wonder Woman, auquel il sera inévitablement comparé.

Puisque là où Wonder Woman fondait son discours féministe sur des conditions strictement déterministes (il aura quand même fallu une déesse pour être l’égale d’un mortel héroïque), Captain Marvel s’évertue habilement à déconstruire toute forme de dichotomie genrée, d’opposition des sexes dans une forme de compétition symbolique. Ainsi, personne, dans Captain Marvel, ne souligne que la capitaine est une femme, que le fait qu’elle soit femme devrait la restreindre, la contraindre, la diminuer. L’héroïne apprend surtout dans son périple à s’arracher aux méthodes qui asservissent psychologiquement les femmes sous un plafond de verre. Par exemple, sa rivalité avec son mentor intergalactique (Jude Law, parfaitement stéréotypé), repose sur les paroles qu’il lui répète comme un mantra paternaliste : « Contrôle tes émotions. Ce que je t’ai donné [tes pouvoirs], je peux te le reprendre ». La capitaine doit donc apprivoiser ses capacités surhumaines en les mettant au service d’une raison toute puissante (alimentée par l’IA de sa planète d’adoption), une dévotion qui se construit évidemment au détriment de son propre libre arbitre.

Par ce schéma qui oppose la volonté d’une femme à celle des règles préétablies par une civilisation technophallocrate, Captain Marvel chemine à travers de nombreuses rencontres, de nouvelles alliances, avec une énergie qui ressemble effectivement plus à celle du cinéma américain des années 90, cinéma de binômes productifs, qu’à celui d’aujourd’hui, qui cache généralement mal son individualisme fondamental. C’est donc à force de dialogues et de rencontres, de la découverte des diverses altérités tragiques qui se tapissent sous le récit, que le film gagne en ampleur, particulièrement à travers l’antagoniste métamorphe joué par Ben Mendelsohn, qui révèle tranquillement les origines de sa quête terroriste. Le montage parvient intelligemment à reconstruire le passé de tous les personnages impliqués, tout comme le scénario qui, quand il joue le jeu du récit conspirationniste, utilise les codes du genre pour mettre en place des interrogatoires qui viennent à leur tour appuyer l’élaboration des raisons passées qui se déclinent dans le présent en cours.

Captain Marvel n’est donc pas, pour une fois, un Marvel qui repose uniquement sur son métatexte, qu’il soit industriel ou représentationnel, mais bien un film qui se construit sur la rencontre d’une altérité dans ce qu’elle a de plus simple et de plus riche à la fois et dans la déconstruction de toutes les formes d’opposition classiques (on notera d’ailleurs, dans la scène au club vidéo Blockbuster, le clin d’œil au cinéma de James Cameron auquel ce film est profondément tributaire). À l’instar de la finale de Guardians of the Galaxy, qui misait sur un gag dansé et la réunion de personnages bigarrés pour clore son duel, Captain Marvel préfère l’évitement et le renversement du paradigme paternaliste afin de faire triompher sa superhéroïne. En décalant ainsi l’action vers la construction psychologique, le film de Boden et Fleck parvient à raconter un récit des origines qui se couple constamment à une réévaluation du présent, cherchant les racines de l’inégalité (des genres, des peuples, des grades) dans une oppression fondamentale, plantée dans le passé (au même titre que les films de conspiration plantaient des informations secrètes dans l’inconscient de ses agents – voir The Manchurian Candidate).

Et si ce stratagème demeure narrativement habile, dramatiquement prenant, c’est enfin dans sa construction d’un personnage féminin implacable qu’il s’avère original : les moments où Vers s’est sentie diminuée, rabrouée, empêchée dans son passé, la conduisent à se retrouver elle-même au présent en prenant conscience qu’elle n’a jamais été moins que ce qu’elle a été et que ce qu’elle est encore aujourd’hui, l’enclenchant dans un devenir superhéroïne qui a toujours fait partie d’elle, qui s’est lu dans de multiples micro-moments de résistance que le montage collectionne. Sorte de reprise kierkegaardienne si elle en est une, la construction du nouveau personnage phare de Marvel la montre dans un geste de retrouvailles intérieures, où l’accomplissement de soi n’est pas un dépassement des autres. L’émancipation refuse ici l’opposition afin qu’elle puisse plutôt se refonder en elle-même, pour elle-même, chargée d’une force de caractère regagnée, re-générée. Alors que celle qui se fait appeler Vers se révèle, sans trop en dire, à la racine du Marvel Cinematic Uni(Vers)e, le casse-tête narratif assemblé par le studio se voit enrichi d’une pièce de taille, capable de rénover les bases des quelques 20 films qui l’ont précédé tout en alimentant, par cette historicisation sérielle ambitieuse, les élans cinématographiques nécessaires afin d’accomplir l’historicisation psychique d’une femme découvrant qu’elle a toujours eu les moyens de ses ambitions. Et surtout qu’elle ne devrait plus se gêner d’avoir de l’ambition à la hauteur de ses moyens.

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Critique publiée le 8 mars 2019.