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Snowden (2016)
Oliver Stone

L'espion qui venait du web

Par Mathieu Li-Goyette
Ancien marine pendant la Guerre du Vietnam, Oliver Stone n’a jamais cessé de lutter pour défendre les idéaux les plus fondamentaux de son pays : les idéaux qui dépassent la politique, ou plutôt les idéaux d’où naissent la politique, ceux d’un Thoreau, d’un Jefferson avant qu’ils ne deviennent constitutionnels. Ainsi Stone est toujours parvenu à demeurer l’idéologue intègre qu’il est et à le rester en dehors de l’enclave politique américaine, réalisant conséquemment ses meilleurs films lorsqu’il portait son regard sur les agents intermédiaires du politique (les soldats, les procureurs, maintenant les officiers du renseignement), ceux qui œuvrent dans ses pourtours sans toutefois incarner les idées sur lesquelles il repose. Bref, tous ceux qui, d’une administration à l’autre, demeurent en poste.
 
Ces exécutants, qu’on ne manque pas de responsabiliser dans Snowden lorsqu’on fait référence au second procès de Nuremberg (où les sous-fifres furent jugés pour avoir obéi), constituent pour le cinéaste engagé le meilleur point d’entrée à la découverte de ce système, de ses ramifications et de ses contradictions terrifiantes qui, si elles l’ont longtemps logé sous l’enseigne des conspirationnistes, ont toujours su confirmer sa grande connaissance des enjeux qu’il soulevait. Car Stone n’est pas du genre à s’acharner sur des causes partisanes et préfère au contraire garder tout son acharnement pour ses héros, Américains idéalistes, tous descendants de Mr. Smith Goes to Washington en ce qu’ils osent où personne n’ose en regardant le Pouvoir droit dans les yeux, lui rappelant à la manière de l’indémodable boy-scout de Capra les raisons mêmes de son institution.
 
En ce sens, on retrouve à l’occasion de Snowden le maître qui avait réalisé Born on the Fourth of July (1989) et JFK (1991) : ce cinéaste à l’écriture caractérielle précise et diversifiée, qui découvre dans la déchirure entre un individu et sa nation qu’il croyait bonne le grand drame d’une trahison filiale irrécupérable. Alors que le cinéma hollywoodien a toujours fait la promotion de héros tournés vers les frontières, ceux de Stone semblent constamment hantés par leurs origines, sales, viciées, des origines œdipiennes où le père est institution et la mère est idée. Alors que chez un auteur comme Spielberg l’absence du père appelle l’aventure, chez Stone c’est sa présence qui l’empêche (W.), faisant de l’un l’envers (tout aussi américain) de l’autre, créant chez le plus acerbe des deux des récits paranoïaques où l’on préfère regarder derrière soi que devant. Preuve en est, lorsque Spielberg réalise le beau Bridge of Spies, il ne peut s'empêcher de transformer le récit d'espionnage en récit diplomatique, où le nœud du suspense repose entièrement sur la rencontre de l'Autre. Tout s'y règle en poignées de main.

La première chose frappante à la vue de Snowden est cette capacité à transformer ses comédiens (Joseph Gordon-Levitt, Melissa Leo, Zachary Quinto, Tom Wilkinson, qui interprètent respectivement Snowden et ses trois confidents médiatiques) et à les maintenir dans un jeu dirigé en mode mineur, où la tension et la peur de la surveillance est conduite par les gestes et les regards plutôt que par la bête exposition d’un scénario schématique. Subtil à cet égard, Snowden étonne par la qualité de son écriture, en tout point classique, mais entrelacée dans les maillons d’une structure soignée où la cadence du thriller ne cède jamais au cynisme, habituellement coupable d’émousser l’esprit critique du réalisateur (comme dans la suite gênante de Wall Street et le gâchis qu’était Savages). Pour tenir ensemble le présent du témoignage (qui sera la base du Citizenfour de Laura Poitras) et la carrière professionnelle du « traître », Snowden construit son récit d’espionnage à travers des transitions qui traduisent de réelles précautions à ne pas faire dans le raccourci alarmiste ou la bête dramatisation du fait historique.
 
Reconnu pour un montage qu’il aime expérimental dans ses liens et ses effets, Stone renoue ici avec l’inventivité technique qui caractérise ses meilleurs films. D’une projection figurée sur les rideaux de la chambre d’hôtel de Snowden à de très beaux plans embués lorsqu’il est temps d’illustrer ses crises d’épilepsie (notamment une scène de cuisine où la seule vapeur d’eau expressionniste qui embue les lunettes de Gordon-Levitt suffit à joindre sa maladie à la brume inquiétante du film d’espionnage), les signes abondent et ne se ressemblent pas, ni dans leur sens et ni dans leur usage. Un pick-up aperçu au loin, monté par des types vaguement habillés de noir, fait écho aux images de terroristes captées par les drones dont la tâche est dangereusement simplifiée par le programme mis au point par Snowden. Un autre drone, récréatif celui-là, s’écrase au sol durant une fête à Hawaï, interrompant la discussion glissante de la soirée (sur Nuremberg) pour faire émerger à nouveau les pointes paranoïaques d’un quotidien bureaucratiquement plat. Poète historique confiant en ses moyens, Stone va constamment de la tension au symbolique pour mieux revenir vers la tension.
 
Les longues séquences situées dans le passé du témoignage de 2013 offrent une évolution organique au personnage, où sa fidélité à l’État (il est issu d’une famille de militaires embrigadés) vacille suite à sa rencontre avec sa future femme Lindsay Mills (Shailene Woodley), qui n’hésite pas à critiquer la gérance de son pays. À ce portrait nuancé du Snowden conjugal, les indices de la conspiration viennent donc apporter leur lot de méfiance dans une mise en scène privilégiant les sources de l’information (les bouches, les caméras, les webcams, les téléphones) qui viennent habilement remplir le cadre, particulièrement dans ses extrémités et dans sa profondeur. La somme de l’information produite par le monde numérique est totalisante et facile à empoigner par sa réalité conceptuelle, mais Stone ne s’en contente jamais, préférant à l’évidence 2.0 les chemins sinueux de la quête de l’information, qui procède chez la NSA par rebonds, par liens qui relient un banquier pakistanais au petit-ami de sa fille, donnant à voir cette guerre du secret comme une folie de reflets kaléidoscopiques où les relations numériques sont à l’époque ce que les uniformes étaient à une autre. Silhouettes dédoublées sur murs miroitants, variété des méthodes de captation et des degrés de réel pour chercher dans l’image commerciale et translucide son penchant lucide, la mise en scène de Stone s’avère totalement à la hauteur de son temps en démontrant comment, au nom de la sécurité des États-Unis, le monde entier est devenu coupable jusqu’à preuve du contraire.
 
Mais il y a plus à dire sur le principal intéressé de l’Affaire Snowden, cet homme que le film introduit en 2004 comme un marine joggant à la cadence des autres marines, la mitraillette en main bien serrée, et qu’il quitte dans les mois qui suivent le grand scoop. L’ex-agent de la NSA s’adresse alors à des spectateurs attentifs – le reflet du public auquel Stone peut bien rêver et qu’il ne trouvera visiblement pas à La Presse – pour les avertir des nouvelles réalités identitaires de l’ère du web. Alors que son visage est contraint à un écran-robot sur roues, Snowden s’excuse à la blague du dispositif : « People always said I was a robot ». Et si tout Snowden mène à cette ultime réplique (tout juste avant que le vrai Snowden, par écran interposé, reprenne son rôle), c’est bien parce que Snowden porte, davantage que sur un fait d’histoire, sur le nouvel état dématérialisé de l’Homme moderne. La désagrégation (psychologique et patriotique) que subit Snowden au fil du récit face au pouvoir américain (à l’image de cette scène captivante où son mentor lui adresse une dernière fois la parole à travers un immense écran de visioconférence lui prêtant des allures de Big Brother) est avant toute chose symptomatique d’un temps qui cherche à encoder le réel plus qu’à le comprendre. Ainsi, le grand drame que vit Edward Snowden lorsqu’on lui montre un « terroriste » abattu parce qu’il utilisait le téléphone portable d’un terroriste avéré est au moins autant la désillusion américaine qu’une terrible prise de conscience face au retrait de la politique des rapports humains qu'elle gouverne. Et c’est le génie habile de Stone que d’avoir compris qu’une fois l’humain retiré de son sujet de prédilection, il ne lui restait plus qu’à filmer une histoire de traces laissées, de réflexions trompeuses et d’hommes désintégrés.
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Critique publiée le 16 septembre 2016.