L'équipe

Transformers: Age of Extinction (2014)
Michael Bay

Le cinéma euthanasié

Par Mathieu Li-Goyette
« This is not war. This is extinction. », peut-on lire sur l'affiche de Transformers : The Age of Extinction. Comme les dinosaures avant nous, anéantis par une bombe au transformium extra-terrestre, voilà que l'humanité court aujourd'hui à sa perte, elle et ce cinéma qu'elle n'a pas su protéger du métal protéiforme qui grimpe les corps décharnés et les blinde d'une substance aussi mystérieuse que létale. À l'image de cette ère qu'annonce Michael Bay, le dernier opus du diplômé magna cum laude des effets spéciaux amorce son récit eschatologique par une séquence terriblement clichée en Antarctique, puis dans un vieux cinéma délabré, poussiéreux, où Cade Yeager (Mark Walhberg) fait son entrée. Sa mission ? Sauver ce qu'il peut réparer : projecteurs 35 mm, éclairages, fauteuils, un vieux camion qui ne fait plus le poids pendant que le propriétaire parle du « bon vieux cinéma américain », celui qui « ne se perdait pas dans les suites », un cinéma simple, mais bon.

Un cinéma qui a naturellement engendré celui que pratique Bay aujourd'hui en maintenant aveuglément le cap de cette franchise, ultime mariage du capitalisme et de la culture. Vulgaires symboles d'une Amérique qui regrette d'avoir élu un démocrate deux fois d'affilée à la tête du pays, ces robots clopinants représentent un certain mythe dépassé, rouillés à l'image du cinéma : le mythe militaro-industriel américain, composé ici de voitures usinées chez General Motors qui tirent des balles de Colt et lancent des missiles de Lockheed Martin. Et puisque les marchands d'armes d'aujourd'hui doivent ressembler à Tony Stark – un archétype trop rusé pour le cinéma que pratique Bay – , il ne reste guère de munitions à l'imaginaire féroce de l'oncle Sam, guère de patriotisme sans cervelle dans lequel se vautrer... La solution à ce beau problème idéologique consiste donc à recentrer, comme les États-Unis l'ont si souvent et si instinctivement fait par le passé, la politique autour des libertés individuelles les plus aiguisées, guidées par une politique de Tea Party à peine dissimulée. En temps de guerre comme en temps d'incertitudes et de conspirations, il faudra toujours faire confiance à l'Américain moyen pour faire sa propre loi.

Ainsi, quelque temps à la suite de la bataille de Chicago qui clôturait Dark of the Moon, l'humanité a encore tourné le dos aux Transformers et les chasse pour leur métal. Plutôt que de tendre l'autre joue, les troupes d'Optimus se rendront rapidement compte qu'elles doivent maintenant refuser leur décret qui leur interdisait tout dommage collatéral. Notre espèce doit alors regagner la confiance des gros robots alors qu'un peuple supérieur engage un chasseur de primes drôlement efficace qui débarque sur Terre. Travaillant de concert avec la CIA, il manipule le gouvernement américain et les lance dans la chasse aux bons. Yeager (de l'allemand – jäger – pour des troupes d'infanteries indépendantes de toute forme de régiment aligné), part en cavale avec sa fille et son petit ami, la cible de trop nombreuses blagues au sujet de la virginité sacro-sainte de l'adolescente. Pendant que le copain prouve qu'il a une autorisation municipale pour se coller à une « underaged teen », la grande chevauchée se poursuit jusqu'aux légendaires panoramas de Monument Valley où Optimus et ses nouveaux amis retrouvent quelques rebelles Autobots qui ont survécu au génocide.

On le voit, la symbolique de Bay dégueule ses subtilités acte après acte, à la fois parce qu'elles sont là, toutes assemblées grossièrement, à la fois parce que les relations causales qu'elles entretiennent (entre les héros et les antagonistes, entre la protection de la vie privée et l'insouciance d'un gouvernement dont le président est ici muet et impuissant) sont beaucoup plus éloquentes qu'elles n'y paraissent au premier regard ; « more than meets the eye », disait la chanson.

Ayant pris une pause le temps de réaliser le surprenant Pain & Gain, Bay démarre donc une nouvelle trilogie, post-démocrate, relocalisée au Texas plutôt que sur la côte est et profondément cynique en ce qu'elle saisit l'absurdité de ses dires et la lourdeur de ses idées (en témoignent les performances excellentes et ironiques de Stanley Tucci l'industriel et Kelsey Grammer l'espion en chef). Terminé Shia Laboeuf et son récit initiatique, terminé ce monde du « premier contact », nous voici dans un univers où l'émerveillement de ces grandes machines capables de se transformer en voitures (rappelons-nous de la campagne promotionnelle érigée autour des effets « physiquement probables » du premier film) a fait place à la lassitude, tellement que la nouvelle espèce de robots présentée a troqué ses pièces de voitures pour des pixels amovibles. La table étant rasée, Bay la repeuple d'idées qui articulent les problématiques qu'a à cœur la pensée républicaine du 21e siècle, avec cette intelligence bien à lui qui ne prend pas au sérieux des concepts politiques très sérieux et qui prend au sérieux des récits pas sérieux.

Dommage alors que la structure du scénario d'Ehran Kruger n'est pas plus serrée. Long de presque trois heures, Age of Extinction a beau discourir autant qu'il le souhaite sur une fin de siècle prématurée, l'agencement de ses séquences s'avère disloqué et affaibli d'un flagrant manque de travail au niveau de la logique narrative du récit. Les actions s'additionnent sans se suivre, les personnages s'ajoutent sans nécessairement se comprendre ni s'entendre. Humains comme robots demeurent d'une unidimensionnalité presque remarquable, tellement elle est accomplie avec la conviction de l'idiot et le détachement du barbare. L'ère du néant numérique a rarement été aussi prégnante que dans Age of Extinction, encadrée par des explosions et des dinosaures robotiques qui cessent peu à peu d'épater.

Mais il est bien difficile, encore une fois, de condamner du même élan ce que Bay montre et ce que Bay dit, tellement l'un et l'autre vivent un amour schizophrénique où la débilité de l'exécution est sans cesse sauvée par un ballet visuel explosif que les élites auraient tort de ne pas un tantinet saluer. Le fait est que Bay, dénudé de toutes ses idéologies dangereuses, est avant tout un publiciste hors pair qui travaille d'arrache-pied à la bonne tenue de l'hégémonie de son pays. Supériorités visuelles, militaires et humaines avec ces personnages de chaire parfaitement sculptés et ces robots parfaitement articulés, elles symbolisent un ordre du monde, une vision sans compromis de l'Amérique à l'image de celle proposée il y a un siècle par D. W. Griffith dans Birth of a Nation et Battle at Elderbush Gulch. Ce Griffith raciste, formaliste et obsédé par la réalisation des séquences les plus efficaces et dynamiques qui soient et qui pourrait bien être l'arrière-grand-père bourgeois du réalisateur de Transformers tant les connivences sont nombreuses. Age of Exctinction apparaît alors comme un curieux film-suicide, Bay étant déterminé à filmer coûte que coûte la fin du cinéma hollywoodien tel qu'il l'a connu et en grande partie façonné, projetant dans une salle délabrée les rêves imbéciles d'une foule qui paie pour détester un film qui n'a, de toute façon, pas besoin d'amour.
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Critique publiée le 11 juillet 2014.