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Transformers: Dark of the Moon (2011)
Michael Bay

Le cinéma transformé

Par Mathieu Li-Goyette
C'en est fini des robots géants. Le troisième et dernier volet de la trilogie Transformers prend finalement l'affiche. Dark of the Moon, comme si l'on n'avait pas pu utiliser le nom déposé par Pink Floyd, raconte comment ce qu'il y a de caché du « côté sombre de la Lune » pourrait pousser la race humaine au bord du précipice. La course vers l'espace des années 60 n'étant qu'une couverture pour s'emparer d'une puissante technologie extraterrestre, le cachottier gouvernement américain aurait plutôt dû prévenir les Autobots de cette découverte : parmi les décombres d'une navette de secours écrasée dans un cratère lunaire, Sentinel Prime (Leonard Nimoy), mentor d'Optimus, vit toujours.

Après une suite décevante, Michael Bay se rapproche enfin de la « qualité » de ses opus précédents. Qualité, c'est un bien grand mot cela dit; le même patriotisme y abonde, la même attention démesurément macho est accordée au sexe féminin, la même mise en scène pompeuse est toujours au rendez-vous. Cependant, il ne faudrait pas, sous prétexte de ces poisons, condamner le cinéaste qui, hors de tout doute, est l’un des plus talentueux en ce qui a trait aux scènes d'action et au divertissement grand public. Non, il ne faut pas snober Michael Bay, car l'exercice serait trop facile quand, à coup sûr, ses films procurent, au cours de leurs quelques deux heures et demie, assez d'« americana » pour être classés dans les rayons de l’anthropologie moderne. La série Transformers, si elle est excessivement révélatrice de son temps, vieillira assez bien - grâce entre autres à ce dernier volet - que l'on dira un jour de Bay ce qui a été dit de DeMille et autres titans hollywoodiens du « showmanship ». En attendant, il faut être patient et éviter les consensus prétentieux.

Plus que jamais, chacune des transformations représente un travail colossal et repousse encore les limites de la fusion de plus en plus lisse entre l'animation numérique et la prise de vue réelle. L'éventail de l'armée américaine est des plus impressionnants (les combinaisons de chute libre, les drones, etc.) et jamais Chicago n'aura connu le sort si tragique que le cinéaste lui a réservé pour son ultime épisode. L'invasion en elle-même vaut peut-être le prix du billet et des lunettes - la 3D, relativement inutile, est assurément la plus belle depuis Avatar. Les robots trop comiques et moins populaires ont été remplacés, la plantureuse Megan Fox a été substituée par l'encore plus plantureuse Rosie Huntington-Whiteley (mannequin vedette chez Victoria Secret). Tout, absolument tout, jusqu'à l'ajout des John Malkovich, Frances McDormand (avec John Turturro qui est encore de la partie, on sent bien le clin d’oeil aux frères Coen) et Patrick Dempsey (le chirurgien chef de la série Grey's Anatomy) en traître de l'humanité, tous les efforts nécessaires ont été déployés pour que le public se complaise une dernière fois dans le paysage cinématographique de la luxure, des voitures et des femmes. Et en son genre, la formule fonctionne à merveille.

Scènes d'action plus imposantes que celles des volets antérieurs, elles s’avèrent ici judicieusement cadencées entre l'action trop rapide du premier effort et les plans-séquences trop fréquents du second. Là où l'action prenait de vitesse le regard, où celui-ci la prévoyait trop longtemps d'avance, le cinéaste parvient ici à un juste milieu. Alternant les différents fronts du dernier combat de l'Homme contre la Machine et en donnant au public une bonne part de ralentis ultra-détaillés, le réalisateur livre une marchandise impeccable. Minutieux au possible, Bay parvient à mélanger les styles en passant autant des plans stables et chorégraphiés à l'action plus « terrestre » où la caméra-épaule suit en titubant l'avancée des soldats. Au passage, il injecte quelque plans « à la première personne » (au sens du jeu vidéo : l'interface du soldat, c'est-à-dire son casque et son arme, sont visibles au contraire du plan subjectif habituel où la caméra « devient » le personnage plutôt qu'elle ne se fond dans ses pupilles). L'intégration de tels cadres, qui rappelleront la tentative boiteuse d'un certain Doom à faire de même, réitérera que plus les années avancent, plus le vocabulaire du jeu vidéo infiltre celui du cinéma sans anicroche (et vice-versa).

Alors que les épisodes précédents reposaient sur une mythologie judéo-chrétienne fortement mise de l'avant, le sujet même de Dark of the Moon semble justement être cette mise en flou du distinguo entre le cinéma et l'art vidéoludique, entre l'organique et le mécanique, à l’image de l'alliance entre les Autobots et les humains. La symbiose, permettant tant à l'un qu'à l'autre de survivre (les humains et les transfomers comme la prise de vue réelle et le numérique), est totale. Une apothéose de l'hybridation entre ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas, Transformers et son créateur marqueront, à leur manière, l'histoire du cinéma pour avoir été ceux qui furent en mesure de souder les deux techniques. Bay et sa célèbre discipline étaient requis lors des nombreuses cascades et explosions du film autant que lors des combats épiques entre Optimus et Megatron. Le fruit de son dur labeur est un mélange entre la pyrotechnie et l'infographie visant, tout au long de l’oeuvre, à rendre impossible la distinction (et donc la mise en opposition) des deux techniques.

Le cinéma en ressort transformé. Par des moyens discutables, voire à maudire, il faut donner à Bay ce qui lui revient, cesser de geindre à la vue des drapeaux américains et avoir la maturité de s'apercevoir qu'ils sont aussi parodiques que le film est techniquement parfait. Ce qui ne les rend pas pour autant légitimement intelligents. Bien plus drôle que les deux premiers volets (les trente premières minutes ont des allures de la série The Office), plus fort dans ses retournements de situation, c'est son désir de faire durer le plaisir qui rend peut-être ce plaisir si fade au final. La conclusion interminable en rebutera plus d'un lorqu’il fallait plutôt la voir comme la clôture d'une trilogie atrocement imparfaite, comme la volonté de mettre un point final si gras et foncé que l'on n'oserait jamais tirer du même récit la moindre autre phrase. Bay est allé au bout de sa mission, celle de faire vivre de simples jouets au grand écran. Évidemment qu'il s'est essoufflé. Encore heureux qu'il y soit parvenu, car lorsque le générique de fin défilera, il ne fera plus de doute qu'il était le seul à en être capable.
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Critique publiée le 29 juin 2011.