
Avec sa projection surprise au Telluride Film Festival le mois dernier et la diffusion en ligne de son teaser, You Can See Everything a tôt fait d’enflammer le Web. Le long métrage, développé en secret durant quatre ans, n’était pas sorti en salles qu’on lui prédisait déjà une nomination historique dans la catégorie Meilleur film des Oscars, signe d’un engouement inusité pour un documentaire. Quels secrets pouvait-il bien révéler sur Elizabeth Holmes, cette milliardaire déchue de la Silicon Valley qui fut condamnée à 11 ans de pénitencier ? La fascination pour la criminelle, qui a su flouer plusieurs gouvernements et de redoutables hommes d’affaires avec la technologie bidon de son entreprise de services médicaux, avait déjà nourri le succès de plusieurs productions auxquelles elle avait refusé de collaborer ; mais voilà qu’on apprenait que, pendant les 34 jours précédant son incarcération, Holmes et son conjoint avaient accueilli de leur propre initiative une équipe de tournage afin que soient captés les derniers moments passés avec leurs deux bambins. « Total transparency » — le public apercevrait enfin le vrai visage de « Liz », une innocente mère de famille.
L’absurdité du projet crève les yeux lorsqu’on connait le travail des cinéastes l’ayant mené à terme. Le documentariste Lance Oppenheim est réputé pour les portraits maximalistes qu’il dresse des États-Unis et des individus qui y prospèrent, tandis que Nathan Fielder a bâti sa carrière autour d’émissions déconstruisant les codes de la non-fiction television avec un humour ironique privilégiant les malaises. C’est Fielder qui fait mine de guider le récit, passant d’abord ses journées devant la caméra avec la petite famille. Lorsqu’il n’est pas occupé à épier les parents et leurs enfants avec son habituel flegme, étrange fantôme faisant tache dans ces scènes d’apparente banalité, il pose des questions. Ces moments de confrontation constituent en fait l’essentiel du premier acte durant lequel l’invité interroge impitoyablement ses hôtes, qui se prêtent au jeu malgré la délicatesse des sujets. Par la force des choses, la singulière relation de proximité qui se développe entre le couple et Fielder — l’occasion de plusieurs bonnes blagues — permet à ce dernier de franchir la frontière de la bienséance pour décrasser certaines ambiguïtés laissées en plan par le brouhaha médiatique ayant entouré la chute de Holmes. Mais les réponses, lorsqu’elles ne paraissent pas simplement fallacieuses, s’écartent tellement des limites de la rationalité qu’elles finissent par brouiller les repères et notre vigilance. Nous nous sentons, avec le cinéaste, sombrer tranquillement dans les méandres d’un délire fait de passion illuminée et d’insouciantes certitudes : Liz n’a jamais menti de toute sa vie, elle n’a strictement aucun intérêt pour l’argent, elle croit encore au potentiel révolutionnaire de sa technologie. Les intenses duels de regards, cadrés de façon extrêmement serrée par David Bolen et dynamisés par la musique envoutante d’Ari Balouzian, deux fidèles collaborateurs d’Oppenheim, invitent à scruter le moindre tic pouvant trahir la duplicité de la criminelle, au risque de se noyer dans ses insondables yeux de poupée. Chaque soupçon est tour à tour avivé puis réfracté, les perspectives se renouvelant continuellement, comme lorsqu’elle fond en larmes — on en rit d’abord face à l’effort ostensible qu’on perçoit, mais quand cette mère s’apprête à quitter son foyer pour le pénitencier et qu’on la sent vibrer d’une innommable terreur, la sincérité de ses émotions est évidente. Plus tard dans le film, une femme avertit pourtant Fielder, nous ramenant à l’ordre : « Don’t get taken in. Don’t let her into your head. »
L’étrangeté du mystère s’épaissit dans un deuxième acte inattendu, où l’intimité de la maison de vacances côtière du début laisse place aux déambulations d’une enquête frustrante qui nécessite le recours à des méthodes inventives. Alors que les cinéastes tentaient initialement d’accéder au for intérieur d’Elizabeth Holmes dans l’espoir d’effleurer la vérité, ils doivent maintenant parvenir à l’atteindre physiquement. Elle est emprisonnée depuis deux ans et si les règles du système carcéral entravent la poursuite du tournage, c’est surtout Billy, le conjoint, qu’il faut arriver à surmonter. Son changement d’attitude est drastique : derrière le masque du mari surprotecteur et un peu crédule commence à poindre la figure d’un manipulateur hargneux, preux défenseur de Charlie Kirk, qui entend bien rectifier l’opinion publique et punir les fautifs·ves par la force. « I’ve got vengeance in my heart », éructe-t-il le plus sérieusement du monde. Égaré·e·s depuis plus de deux heures dans les méandres du film, nous voilà en plein thriller face à un vilain paranoïaque épaulé par une version numérique de sa conjointe, animée par IA.
De nombreux·ses critiques se sont empressé·e·s de clamer que You Can See Everything révolutionne le format du documentaire, voire qu’il invente un nouveau langage cinématographique ; l’énormité est grossière. D'abord parce que le film s'affaire avant tout à interroger un fragment du réel, ce qui est le propre de tout documentaire. Quelque part parmi les images et la bande-son fascinantes se trouve la vérité de deux individus possiblement mégalomanes, mythomanes, fous d’amour, mésadaptés ou brisés ; quelle qu’elle soit, cette vérité point à l’écran quand bien même elle est opacifiée par les mirages du mensonge, enfouie sous les traumas ou nue au grand jour. Le titre est clair à ce sujet. Ce qu’il ne précise pas, c'est combien les faits peuvent fluctuer au gré des perspectives — une réalité à laquelle les spectateur·rice·s, pas plus que les journalistes et les cinéastes, ne peuvent se soustraire. Fielder finit d’ailleurs par aménager un espace réflexif afin d’adresser cet enjeu avec les moyens métadiscursifs qu’on lui connait, attirant l’attention sur l’artificialité des scènes de reconstitution et des œuvres biographiques ; mais là non plus, l’exercice n’illumine aucune facette insoupçonnée de l’ontologie cinématographique. En revanche, il expose de façon astucieuse comment un scénario, le jeu d’un·e interprète et le travail même des documentaristes sont infléchis par des biais qui s’entremêlent à la vérité du sujet.
Après trois heures et malgré les différents modes d’investigation déployés, le film de Nathan Fielder et Lance Oppenheim échoue à résoudre l’énigme d’Elizabeth Holmes, soulevant davantage de questions qu’il n’en élucide. Ce qu’il rend évident, c’est la difficulté à percevoir les traces du réel au sein du contexte médiatique contemporain. À travers une mise en scène de soi propagée par un lot de documentaires, de reportages journalistiques, de balados de type true crime et une télésérie biographique ; par la viralité des mèmes et d’un teaser de 70 secondes ; à la confluence de toutes ces voix s’est formé un personnage aux facettes multiples et contradictoires que You Can See Everything participe lui aussi à nourrir.
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