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Drama, The (2026)
Kristoffer Borgli

Vains recommencements

Par Sylvain Lavallée

Quand Charlie (Robert Pattinson) rencontre Emma (Zendaya) dans un café, il l’approche pour lui parler du livre qu’elle a entre les mains. Comme elle est sourde d’une oreille, elle n’entend pas le début de son discours préparé et prend seulement conscience de sa présence lorsqu'il se trouve au milieu d’une phrase embarrassante, s’excusant de venir la draguer. Le malaise s’installe — dans le rire nerveux de Charlie, son visage souriant mais crispé, ses gestes maladroits —, mais Emma paraît plus curieuse qu’agacée et apaise rapidement la situation en demandant à son interlocuteur de se reprendre, de recommencer du début. De refaire la scène, comme si rien ne s’était passé.

Cette première séquence de The Drama en dit long sur la démarche de Kristoffer Borgli, qui signe la mise en scène et le scénario : pas besoin d’explorer un problème, on peut simplement le désamorcer et faire semblant qu’il n’y en a pas. On peut en rester aux débuts, aux promesses d’une relation ou d’une idée. C’est le principe au cœur de cette comédie romantique à la prémisse qui se veut provocante, mais qui tient plutôt de la fausse controverse. À ce point, il faut sans doute vivre sous une roche cinéphile pour ne pas connaître le secret d’adolescence d’Emma, que la campagne promotionnelle annonçait pour le garder en suspens. Il ne s’agit pas exactement d’un divulgâcheur — c’est le sujet même du film —, mais il n’est pas difficile de comprendre pourquoi les producteurs (A24, Ari Aster) ont voulu jouer sur ce mystère : mieux vaut laisser le public se disputer une fois le film à l’affiche, les possibles scandales émerger quand l’œuvre sera sur les écrans pour que celle-ci puisse profiter de cette publicité.

La réception s’avère finalement plutôt tiède, et outre la résurrection d’un papier douteux écrit par Borgli en 2012, où il défendait sa relation avec une mineure en poussant le trollage jusqu’à citer Manhattan (1979) de Woody Allen, peu de drame entoure cette sortie. Peut-être, justement, parce que The Drama est plus sage qu’il ne pense l’être… Mais impossible d’aller plus loin sans parler ouvertement de ce secret : pendant une soirée arrosée avec un couple d’ami·e·s, Charlie et Emma sont incité·e·s à confier la pire chose qu’iels ont faite, à quelques jours de leur mariage. Lui n’a rien à dire de bien choquant (il est trop aveugle sur lui-même et trop gêné pour divulguer quoi que ce soit), mais elle livre une confidence plus difficile à avouer et à entendre : adolescente, elle a planifié une tuerie dans son école. Elle n’a pas seulement rêvé à cette possibilité, elle l’a préparée soigneusement pour se rétracter à la dernière minute.

L’idée est loin d’être bête, même dans un contexte de comédie, puisque l’humour ne porte pas sur les victimes ou sur cet acte de violence, mais sur le malaise social qu’une telle révélation engendre. Il fallait un geste extrême pour pousser les tensions à leur comble et créer un véritable dilemme pour Charlie, pour amener à leur point limite les riches questions posées par cette prémisse : qu’est-ce que l’on est prêt à accepter chez la personne aimée ? À quel point sommes-nous défini·e·s par nos pensées les plus secrètes, par des actions sombres méditées mais jamais commises ? Pouvons-nous vraiment connaître les gens qui nous sont chers ? Le scénario est assez intelligent pour dépasser la simple provocation et nous suggérer ces pistes de réflexion, mais il demeure trop prudent pour être réellement dérangeant. D’un côté, on peut comprendre : ces tragédies sont encore trop fréquentes, trop douloureuses, trop proches de bien des spectateur·rice·s américain·e·s pour ne pas être abordées avec un minimum de sensibilité. Mais de l’autre, si l’on désire approcher le sujet dans le cadre d’une comédie cringe, aussi bien l’assumer et instiller un malaise durable, ce qui, de toute façon, n’est pas incompatible avec l’empathie.

Pendant quelques scènes, la révélation confère bel et bien à The Drama une certaine audace, alors que nous regardons Borgli jongler avec sa patate chaude, osant rire d’Emma adolescente (Jordyn Curet) qui se filme avec une arme (elle perd sa connexion Internet pendant son discours déclarant ses intentions meurtrières), pour ensuite présenter plus sérieusement son désespoir et son expérience de rejet et d’intimidation. Le ton est instable, la mise en scène se fissure, dans un effet de basculement et de déséquilibre assez réussi ; des flashes de ce passé surgissent à l’improviste, le scénario se positionnant surtout autour de l’obsession développée par Charlie. On se laisse engouffrer avec lui pour comprendre sa conjointe, qui raconte comment elle a été influencée par la médiatisation de ces événements, par l’esthétique de la violence, et enfin, comment elle a changé d’avis de façon abrupte, quand un autre massacre a eu lieu à proximité. On reconnait des thèmes de Borgli, la pression des médias sociaux, l’hypocrisie de la société, mais, comme dans Dream Scenario (2023), où le détour vers la cancel culture paraissait au mieux inutile, au pire réactionnaire, on a surtout l’impression que ces sujets cherchent à engager une discussion dans laquelle le cinéaste lui-même n’a rien à dire.



:: Zendaya (Emma) [A24 / Square Peg / Live Free or Die Films]


Sans être complètement raté, le film demeure trop facile, esquivant les points les plus épineux, à commencer par le fait qu’Emma soit une femme racisée. Les propositions les plus troublantes restent en suspens, car nous en savons si peu sur les deux protagonistes, sur ce qui les tient ensemble, sur la nature de leur amour, que la réflexion apparaît désincarnée. On sent que les enjeux sont déjà réglés : Rachel (
Alana Haim), la meilleure amie du couple, s’oppose avec un tel fiel à Emma qu’elle est aussitôt dépeinte comme la vilaine. Le personnage est sauvé par son actrice, qui prend plaisir à jouer cette colère et à se rendre désagréable, mais il reste que cette bien-pensance est condamnée par le film, même si Rachel a des raisons valables d’être outrée. De son côté, Zendaya fait ce qu’elle peut pour donner de la chair à un rôle sous-écrit, mais elle ne nous permet jamais de soupçonner en Emma ces intentions sombres ni une détresse encore en latence. Cela est certes cohérent avec l’idée qu’on ne sait jamais ce que cachent les autres, mais c’est aussi fort commode pour détacher la Emma adulte de ses pensées d’adolescente. Elle peut ainsi nous demeurer sympathique sans que nous ayons à soupeser le dilemme longtemps. De même pour Charlie : sans volonté, il se voit poussé dans ses retranchements et amené vers des comportements inadéquats, le scénario s’amusant de la position inconfortable dans laquelle il se trouve. Pattinson est parfait pour souligner autant les maladresses sociales du personnage, ses hésitations qui le rendent pratiquement inepte, que le côté plus glauque qui se dissimule derrière sa part de charme. Mais Charlie demeure trop schématique, le drame (et le malaise) s’essoufflant à mesure que nous comprenons que le récit n’a rien à développer après son point de départ.

Cette légèreté finit par dédramatiser l’ensemble, comme si commettre une tuerie dans une école était une pensée comme une autre, qu’on peut balayer de la main pour passer à autre chose. Même la détresse qui mène à un tel geste se voit amenuisée, réduite à un mauvais moment sans conséquence future — autrement dit, le sujet est traité de manière si désinvolte qu’il se vide de tout potentiel réflexif. The Drama ne manque pas d’humour, au moins, et arrive à générer quelques séquences assez jouissives, profitant de la chimie entre ses deux stars, qui trouvent malgré tout des rôles bien ajustés à leur personnalité, mais sa distribution prestigieuse et sa prémisse plus séduisante que choquante auraient mérité un scénario plus courageux.

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Critique publiée le 13 avril 2026.