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Blues du bleuet, Les (2025)
Andrés Livov

L’or bleu du Lac-Saint-Jean

Par Claire Valade

La jolie scène d’ouverture des Blues du bleuet (2025), charmant documentaire du cinéaste québécois d’origine argentine Andrés Livov, promet beaucoup. Un homme raconte en espagnol une légende québécoise à un groupe de travailleurs sud-américains assis en rangée devant le mur extérieur en revêtement métallique d’un bâtiment qu’on imagine industriel ou fonctionnel. Les hommes sont attentifs ; le conteur utilise le langage et le ton de celui qui veut évoquer un conte de fées ou une mythologie fantastique. Il y a bien longtemps, Aimée, une veuve enceinte éplorée s’est retrouvée prise au piège d’un feu de forêt en essayant de fuir sa maison qui flambait. En perdant ses eaux, elle est parvenue à éteindre l’incendie, le liquide amniotique s’infiltrant jusqu’aux moindres recoins de l’étendue boisée pour étouffer les flammes.

Le narrateur poursuit son récit sur des images d’archives en noir et blanc montrant un brasier et ses ravages. Dans la foulée du désastre, Aimée a accouché dans la nature d’une petite fille dont les larmes abondantes ont donné naissance aux bleuets, « brillants comme des perles ». Ce passage de l’histoire s’accompagne d’autres images en noir et blanc présentant une multitude de plants de bleuets sur le sol meurtri, puis des personnes cueillant le petit fruit miraculé qui a émergé de cette terre traumatisée pour sauver de la ruine et de la famine les fermiers ayant tout perdu dans la conflagration. De retour au présent (et à la couleur), la voix du conteur termine son récit : les gens du Lac-Saint-Jean avaient appris de ce malheur que l’espoir d’une vie meilleure renaît des cendres du passé. L’écoute est toujours aussi attentive chez les travailleurs, maintenant confortablement installés à même le sol, entourés de conifères au cœur d’une nature bucolique. C’est une nouvelle brigade d’ouvriers, semble-t-il d’ailleurs, comme si la légende, répétée d’un groupe à l’autre au fil des saisons, était le fondement préparatoire au labeur de tous les cueilleurs.

Avec cette unique séquence d’environ quatre minutes, le cinéaste réussit à tisser plusieurs éléments en apparence disparates en un tout cohérent qui relie plusieurs peuples, époques et croyances éparpillés. Son histoire évoque diverses mythologies des nations autochtones des Amériques, à la différence près que, cette fois-ci, la légende met plutôt en scène une pionnière de la terre nordique du Lac-Saint-Jean, et non une héroïne issue des Premières Nations — un moment qui tresse élégamment deux traditions orales différentes. Bien que, dans sa forme, la fable d’Aimée ressemble davantage à un mythe fondateur autochtone, elle évoque aussi le folklore franco-québécois. En campant la narration de celle-ci dans une langue étrangère (l’espagnol), pour des personnes qui ne sont pas d’ici, Livov établit un lien étroit et intéressant entre les peuples originaux du continent, les peuples colonisateurs, le territoire du Lac-Saint-Jean et la main-d’œuvre contemporaine venue de loin pour porter main-forte à la récolte du trésor local.

Les scènes qui suivent entremêlent aussi ces éléments, effectuant un va-et-vient entre les glaneurs saisonniers, les grapilleur·euse·s du coin, les habitant·e·s des environs vaquant à leurs occupations (pas toujours liées aux fameuses baies), les cueilleur·euse·s issu·e·s des Premiers Peuples, etc. Livov continue aussi de suggérer des idées métaphoriques, comme celle d’une sorte de ruée vers l’or bleu, en montrant la méthode de tri manuel des bleuets étalés dans un grand panier plat en fils métallique qui ressemble au tamis d’orpaillage utilisé par les chercheurs d’or pour séparer le précieux métal jaune des sédiments dans une rivière. Un travail qui exige patience et minutie, même lorsqu’il est effectué à l’échelle d’une exploitation commerciale. Au sein de cette communauté tricotée serrée, les bleuets sont là pour le bonheur de tou·te·s : tout le monde en cueille, tout le monde en mange, tout le monde en profite, directement ou par la vente de cette richesse locale.

Le réalisateur présente ses nombreux protagonistes un peu à la manière de philosophes du quotidien. Les deux pilotes qui survolent et surveillent la région depuis les nuages parlent de musique et de l’importance du choix d’une mélodie d’accompagnement journalier. Les deux Innu·e·s qui ramassent leurs bleuets dans la forêt des environs de Mashteuiatsh trouvent paix et sérénité dans le festin champêtre qui accompagne leur cueillette, affirmant que de déguster les petits fruits directement dans la nature guérit leurs âmes meurtries par des générations de traitements odieux. Les travailleur·euse·s étranger·ère·s et locaux·cales qui se retrouvent autour du feu de camp le soir discutent d’amour malgré les barrières de la langue. Le guide touristique qui décrit la faune de la région peuplant les étendues de plants fruitiers compare les similarités des voyages nord-sud entrepris par les oies et les travailleurs saisonniers.




[SPIRA]


Livov privilégie une approche documentaire d’observation, sans narration et sans commentaire, sans entrevues formelles non plus, les personnes rencontrées parlant entre elles ou à un·e intervenant·e jamais identifié·e à côté de la caméra. Le cinéaste se concentre exclusivement sur des images du sujet abordé, soit les bleuets, le Lac-Saint-Jean et les diverses collectivités de la région. S’il est intéressant de laisser ces images et ces individus parler d’eux-mêmes, on aimerait parfois mieux comprendre l’importance de certains éléments abordés. Par exemple, ce procédé qui consiste à brûler de façon contrôlée des parcelles de terre à bleuets, une technique de culture qui semble dangereuse et contre-intuitive, mais qui, dans les faits, permet d’assurer la régénérescence des plants, qui poussent mieux dans un sol ayant été soumis aux flammes. Sans le savoir d’emblée ou sans faire de recherches pour vérifier en quoi consiste cette technique, il peut être difficile de vraiment comprendre la méthode, malgré les explications fournies par le mythe d’origine entendu au début du film.

En fin de compte, même si le portrait est sympathique et délicat, ces Blues du bleuet finissent par tourner un peu en rond. Le bleuet est un beau prétexte pour parler de la communauté qui l’entoure et en profite, mais il dépasse ici rarement cet état de prétexte puisqu’on n’apprend finalement assez peu sur l’interrelation — au-delà de l’activité de récolte elle-même — entre ladite communauté et cette airelle des bois qui représente une bonne partie de son attrait local, touristique et économique. Bien qu’on apprécie le lien personnel que certains individus entretiennent avec le trésor local, le film ne tient pas tout à fait la promesse initiale de sa prémisse, qui laissait entrevoir un lien vital entre le fruit, la région et les gens qui y habitent. Chaque nouvelle incursion dans la vie des différentes personnes présentes dans le cycle de vie du petit fruit ajoute simplement une nouvelle histoire à la collection, mais sans nécessairement entrelacer l’ensemble de ces histoires en un tableau global consistant.

Il reste alors un collage de portraits individuels sensibles et touchants. Et il est particulièrement délicieux que, dans toute la population de ce Lac-Saint-Jean de légendes, Andrés Livov ait trouvé les rêveurs et les rêveuses du lot, puis choisi de concentrer sa caméra principalement sur ces personnes qui ont clairement à cœur leur milieu de vie — et la saveur de leurs bleuets.

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Critique publiée le 3 mars 2026.