
À l’heure de la montée des fascismes, lorsque même nos soi-disant démocraties sont dirigées par des milliardaires dégénérés ou des monarques ineptes qui se gavent de ressources et d’adulation publiques sous le couvert d’un nationalisme d’apparat, la prémisse du film d’Hasan Hadi n’a rien d’anecdotique. Gagnant de la Caméra d’or (du meilleur premier long métrage) au Festival de Cannes, The President’s Cake se déroule dans l’Irak de la fin avril 1990, sous un ciel zébré par les avions de chasse, asphyxié par des sanctions onusiennes sur les produits alimentaires et médicaux qui affectent principalement les pauvres (qui se lamentent à la télé du prix des œufs et de l’huile) tandis que, dans le palais présidentiel, Saddam Hussein s’apprête à célébrer son anniversaire. Événement incontournable qui mobilise toute la population, jusqu’à la dernière étudiante du primaire, en l’occurrence la petite Lamia (Baneen Ahmed Nayyef, touchante de candeur), choisie au sort pour préparer le gâteau qui sera servi lors des cérémonies scolaires à l’honneur du dictateur. Le hic, c’est que, pour elle, les œufs, le sucre, la farine et la poudre à pâte nécessaires pour éviter la disgrâce publique sont des objets rares qu’elle devra quérir à grand péril. Tout cela à la gloire du grand leader moustachu dont on parade l’effigie partout dans les rues.
Si la prémisse du film semble déjà tout dire (sur les caprices des puissants, l’absurdité des écarts de richesse et les victimes réelles de l’interventionnisme international), c’est sans compter sur sa matière même, sur son scénario habile, bâti comme une course contre la montre, et sur sa mise en scène dynamique de désorientation urbaine, qui transforment une journée d’action fébrile en quête épique aux enjeux vitaux. Tout le discours de l’œuvre repose d’ailleurs sur l’éclairante dichotomie entre le statisme de l’icône que représente Hussein et l’agitation désespérée des masses anonymes qui se dévouent involontairement à son culte. Privilégiant un style naturaliste, souligné par l’usage d’interprètes non professionnel·le·s particulièrement investi·e·s, avec une perspective enfantine à la clé et une posture ethnographique à mi-chemin entre la fable humaniste et le conte moral, le film rappelle un peu le cinéma iranien, mais avec un vernis mélodramatique qui saura meurtrir pour mieux ravir les cœurs. Contrairement à la tradition persane, les conversations sont plus succinctes, mais parfaitement aptes à cerner le chaos ambiant et la nature expéditive, essentiellement transactionnelle des relations humaines dans un pays rongé par le besoin. D’où l’impératif d’entraide qui unit les personnages : Lamia à son camarade Saeed (tonique Sajad Mohamad Qasem) et sa grand-mère Bibi (stoïque Waheeda Thabet), puis cette dernière au gentil facteur de Rahim AlHaj, dans un monde où rôdent les voleurs. Tout le monde vole à tout le monde ici (les infirmiers aux patientes, les commerçants aux client·e·s, les soldats aux citoyen·ne·s, les professeurs aux élèves, les enfants aux adultes et vice versa) parce que c’est la seule façon de survivre au sein d’une pyramide de prédation qui commence tout en haut.
Avec ses images larges et pittoresques, le film s’attelle à inscrire les personnages dans leur environnement, à les y perdre et à les retrouver sans cesse au gré de leur poursuite insensée pour les ingrédients du gâteau. Le récit débute dans les marais de la Mésopotamie, où la caméra focalise tranquillement sur Lamia, neuf ans, qui aide Bibi à trimballer des gallons d’eau, puis l’accompagne chez la marchande de tomates, qu’essaiera d’acheter au rabais la vieille femme au visage labouré par une vie de travail agricole. En dépit de l’allure angélique de l’héroïne, on s’imagine déjà une fillette que les circonstances ont forcée à grandir trop vite, et dont la quête culinaire anxiogène vieillira davantage. Pour l’instant, elle semble presque à sa place dans cet univers marécageux, dur et somptueux. Malgré la pauvreté des lieux, malgré les brasiers qui flambent à l’horizon, il y a une certaine beauté poétique dans le village bourbeux qu’habitent les deux protagonistes ; il s’en dégage une impression indubitable de chez soi. Les demeures en roseau sont minces mais habilement bâties ; le trajet quotidien de l’écolière en barque est à la fois beau et ardu ; les vastes plans d’eau invitent au recueillement spirituel, lequel constitue d’ailleurs l’un des filons secondaires les plus féconds et les plus complexes du récit. En effet, si la foi permet ici aux croyant·e·s de s’approprier les prophéties divines faites à Gilgamesh ou d’espérer une vie meilleure, elle se révèle aussi comme un outil de contrôle, dans un monde où les pauvres gens dévident leur chapelet en se disant que « Dieu est généreux » et où la prière génère le malheur, tel qu’en témoigne ce plan exquis où l’objectif, épousant les mouvements des révérences de Lamia à la mosquée, cache et dévoile tour à tour le vol de son coq en arrière-plan.

:: Sajad Mohamad Qasem (Saeed) et Baneen Ahmed Nayyef (Lamia) détonnent dans la pâtisserie [Maiden Voyage Pictures]
Tout le film procède d’une friction constante entre le beau et le laid, entre la prédation et l’entraide, entre le caractère libérateur et carcéral de la foi, au gré des changements de lieux, investis chacun de leur fonction symbolique. Or, si le village représente le havre d’une paysannerie mystique, l’arrivée de Lamia à l’école marque déjà un raidissement de l’univers qui l’entoure. À peine débarquée à terre, on la voit pénétrer dans une vaste cour où les corps alignés des enfants participent aux éloges du grand leader national, où d’autres étudiants peignent des murales à sa gloire, où les colonnes évoquent des barreaux descendus du ciel, où l’héroïne est freinée dans son élan, attrapée par un professeur, qui confisque son cartable et vole l’unique pomme que lui avait donnée un voisin pour le lunch. Tout est toujours très clair à l’écran, le sens des choses est toujours limpide. Ainsi, l’école se révèle comme un lieu d’endoctrinement et un microcosme de la société irakienne, où l’on s’époumone à la gloire de Saddam et où l’on subit l’emprise de la main désincarnée d’une autorité tyrannique, en l’occurrence celle du professeur, qui menace de délation quiconque s’absentera des festivités prévues, et impose à chaque élève la boîte où jeter son nom pour la loterie. C’est cette boîte qui contraindra Lamia (mais aussi Saeed) à apporter des victuailles pour la fête, leur confiant une mission qui tient à la fois du grand honneur et de la condamnation. S’ensuivra ensuite le voyage forcé de la protagoniste et sa grand-mère dans la ville, lieu de perdition, de tissage et d’effritement simultané du tissu social où elles devront amener les quelques objets de valeur reçus en héritage pour marchander leur accès aux œufs et au sucre, c’est-à-dire pour liquider leur passé afin de mieux s’acquitter de la dîme absurde requise par le monarque.
Sans exactement rappeler le cliché traditionnel du lieu de débauche opposé aux vertus de la campagne, la ville est du moins représentée ici comme un labyrinthe pétri de dangers où les prédateurs (commerçants, pédophiles et policiers) abondent. C’est surtout un lieu de désorientation, une épreuve de foi et de courage où le film coupe et où l’on coure constamment après les personnages au gré d’un enchaînement mécanique, mais enlevant de péripéties colorées. Rapidement séparée de Bibi et du gentil facteur qui les a conduites jusqu’en ville, et dont le parcours parallèle nous sera montré dans un montage alterné, Lamia part dans sa propre quête avec Saeed, accompagnée de son compagnon galliforme, le coq Hindi. Symbole de son innocence et de son attachement à la terre, qu’elle transporte dans une poche accrochée à ses épaules, ce luxuriant oiseau constitue presque un personnage à part entière, qui coquerique aux moments opportuns : un énième acteur sublime qui vivifie chaque espace, chaque échoppe déglinguée, chaque rue encombrée qu’arpentent les protagoniste. À l’instar de ceux-ci, et particulièrement des femmes du récit, il s’agit aussi d’un objet de transaction potentiel qui, entre de mauvaises mains, pourrait vite subir le couperet d’une société patriarcale qui, même dans sa forme la plus grotesque et boursouflée, n’atteindra jamais la satiété.
The President’s Cake est certes un film astucieux, opportun, source d’un plaisir esthétique et dramatique indéniable. Et quoiqu’il soit parfois trop lisse, trop propre, trop lisible, voire trop appuyé, il demeure toujours savoureux, évoquant une fable enfantine bourrée de cœur, conféré par ses exceptionnel·le·s interprètes et l’histoire personnelle d’un réalisateur qui se mélange à celle de son héroïne, de la même manière que la vie réelle (dans les quelques parenthèses documentaires du film) s’immisce dans la diégèse. Ayant grandi en Irak durant la guerre pour ensuite devenir journaliste, Hadi crée ici une perle de littérature mineure qui part de l’individuel pour parler de la nation, mais aussi d’un monde entier qui commence à ressembler à l’univers totalitaire du film, où les pauvres s'extasient devant les oppresseurs qui accaparent l’espace médiatique, mais se méfient les un·e·s des autres dans un cercle infini de subordination qui transcende le microcosme pourtant si brillamment illustré de l’œuvre.
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