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Pirogue, La (2012)
Moussa Touré

Les hommes qui crient

Par Mathieu Li-Goyette
Il aura fallu près d'une dizaine d'années pour que le Sénégalais Moussa Touré puisse aligner les astres franco-sénégalais et mettre en branle la production de son troisième long métrage de fiction en vingt ans. Résilient, Touré fait partie des créateurs de la trempe de Mahamat-Saleh Haroun et d'Abderrahmane Sissako, des réalisateurs africains nés au début des années 60, des auteurs filmant sans complexe une Afrique qui regarde au-delà de ses frontières pour prendre conscience du monde qui entoure ses côtes, mais aussi pour mieux se rebâtir, pour mieux se constituer une économie locale, une cohésion nationale qui rendraient la moisson des dictateurs moins fertile, qui armerait intellectuellement les Africains à la politique qui régit leur quotidien.

L'errance d'Un homme qui crie de Haroun était un magnifique cri d'alerte venu du Tchad. Les larmes de la jeune chanteuse de Bamako annonçaient un Mali dont on ne pouvait plus supporter la corruption et le va-et-vient inépuisable entre espoir et désespoir. C'est à mi-chemin entre la stagnation mentale du premier et le mélodrame assumé du second que Touré équilibre La pirogue, film courageux, aussi rare et précieux que ceux de ses compatriotes.

À bord d'une immense embarcation, solide, mais néanmoins faite de bois, trente Africains composés de Wolofs, de Peuls et de Toucouleurs tentent d'accéder aux côtes espagnoles. La traversée, à partir de Dakar, prendra sept jours. Une bonne centaine de kilos de riz, une centaine de litres d'eau, un capitaine apparemment expérimenté et un agent de bord jouant les policiers, c'est ce qui captera l'essentiel de notre attention 85 minutes durant. Mise à part une première séquence où la lutte dakaroise est montrée minutieusement et où la condition des hommes qui s'embarqueront est détaillée au fil d'une poignée de jours précédant le grand départ, La pirogue est un huis clos mobile, une cellule à ciel ouvert où l'infinité de l'eau devient pire prison que le sable à perte de vue. Preuve en est, les Peuls, peuple de bergers – nous avons appris à les connaître à travers les films Un fleuve humain et Intérieurs du delta de Sylvain L'Espérance – craignent l'eau, mais pas le désert. Le dépaysement est total, on les sent loin de chez eux, plongés dans une épopée dont ils ne sauraient sortir vainqueurs.

Cette subdivision de la pirogue en trois clans, Touré nous la fait voir avec toute l'attention que son oeil de documentariste lui permet. L'essentiel du drame humain se déroulant dans les détails et les échanges de regard plutôt bruts, dans les exclamations alternant entre le wolof et le français – la langue coloniale qui officie leurs altercations - est étonnant de simplicité. Les scènes de tiraillements succèdent aux scènes où même les plus indépendants cherchent réconfort et consolation dans un voyage qui empire de jour en jour. Quand ce n'est pas le moteur qui se noie, c'est la tempête qui emporte trois hommes. Quand ce n'est pas une femme qui s'infiltre sans payer son droit de passage, c'est le capitaine qui doit se résoudre à abandonner une autre pirogue à la dérive, moteur calé, vivres épuisées, Africains affamés. À l'extérieur de l'embarcation comme à l'intérieur, le règne du chacun-pour-soi déshumanise dangereusement la quête de ceux qui cherchent à « entrer dans le monde par leurs propres moyens ». Mais dans quel monde entre-t-ils au juste? Dans l'Europe en crise? C'est dans son cousin de film, Sur le rivage du monde, que le spectateur s'éclairera peut-être de réponses.

Mais ici, la question sous-entendue dans de nombreux échanges ne trouve qu'une seule réponse : « Rester en Afrique, c'est avoir dix chances sur dix d'échouer sa vie », explique l'organisateur de la traversée. Certains brûleront donc leurs papiers de peur d'être déportés une fois rendus à bon port tandis qu'un autre les serrera contre lui; au cas où ils trouveraient son corps séché, picoré par les mouettes sur les côtes du Brésil, il aura au moins la chance d'être enterré chez lui. Des 30 000 Africains ayant tenté la traversée entre 2005 et 2010, explique le cinéaste au générique, près de 5000 en sont morts. Épuisant malgré son rythme maîtrisé, La pirogue restitue à l'écran ce voyage entrepris quotidiennement avec tout le respect et l'intelligence que nous pouvions espérer.

Parlant d'intelligence, le réalisme cru de Touré n'a que très peu de pitié pour ces exilés volontaires. Pas de poésie ici, sinon celle d'un amour ou de quelques trahisons que le réalisateur contrôle plus ou moins. On le sent près du réel, absolument apte à discourir sur l'un des problèmes majeurs de l'Afrique – la fuite des Africains vers l'horizon –, mais moins à l'aise à poétiser cette condition. Moins conteur que rapporteur, c'est quand il s'essaie au lyrisme que Touré commet quelques erreurs gênantes. Pensons à l'hallucination des terres sèches entourant le Niger, de ces arbres de karité dispersés au loin qui apparaissent à la suite d'un fondu enchaîné vieillot. Lorsque le couple du capitaine et de sa femme consomme leur amour pour ce que l'on croit être la dernière fois, leurs corps s'étendent sur le lit pour révéler à l'arrière-plan une photo de leurs premières années de bonheur marital. Surfait, l'effet fait grincer des dents et détonne avec une manière d'être qu'ont les comédiens (pour la plupart excellents, particulièrement Souleymane Seye Ndiaye et Balla Diarra qui donnent la réplique aux vétérans Bassirou Diakhate et Moctar Diop), l'écriture et la grande majorité des plans à se tenir loin du sentimentalisme du dimanche. Dans la retenue, Touré met en scène le microcosme d'une Afrique à la dérive, cherchant à s'approcher en vain d'une Europe déjà souffrante. La tragédie abonde et déborde de ses cadres. De la surligner au gré de quelques plans n'ajoute en rien à la détresse des protagonistes. C'est sans prétention qu'il faut le dire, c'est même avec amour, compassion et admiration qu'il faut le penser : le cinéma africain n'a pas besoin des codes hollywoodiens pour récolter le miel de sa condition tragique. Tragique, il l'est naturellement.

Déjà si seuls, déjà si perdus dans leurs espérances qui ne se matérialiseront jamais, ces personnages sont l'Afrique postcoloniale, l'Afrique des dictateurs et des ministres corrompus, ceux qui empochent les subventions étrangères données pour épauler les émigrés illégaux rapatriés de force. La mécanique interne de la pirogue s'articule brillamment et révèle les archétypes du problème (et des solutions) qu'il incombe à l'Afrique d'affronter avec sa vigueur qui lui est propre. Car lorsqu'au final, c'est un wrap au poulet et quinze euros qu'ils empochent, ces survivants de la traversée, lorsqu'un sandwich et quelques milliers de francs CFA deviennent le seul résultat concret d'un hurlement contre l'injustice – voilà qui est mieux qu'une peine d'emprisonnement, direz-vous, mais n'en soyons pas si convaincus –, Touré se demande à voix haute : où est le levier humain dans cette mesure? où est la politique dans cette politique? La pirogue s'élève contre cette administration d'impostures, contre le potentiel gâché de l'Afrique subsaharienne qui n'en finit jamais de s'enliser au profit de ses propres chefs et qui, par-dessus tout, souhaiterait entrer dans le monde par la grande porte.
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Critique publiée le 15 février 2013.