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Sur le rivage du monde (2012)
Sylvain L'Espérance

La lutte tranquille

Par Alexandre Fontaine Rousseau
Au fil des oeuvres, ce que le cinéma de Sylvain L'Espérance a su faire c'est habiter l'espace qu'il filme – s'y installer, d'abord en étranger, habituant son regard à ce monde nouveau. Puis, comme les émigrants auxquels il donne la parole dans Sur le rivage du monde, le cinéaste a su s'inscrire dans ce territoire, y trouver sa place.
 
Film sur le temps qui s'écoule, qui passe sans que l'on puisse agir, le plus récent documentaire du réalisateur québécois tourné en sol malien est aussi l'aboutissement d'un temps passé – temps passé en compagnie de l'autre, à l'écoute de ceux qu'il approche. C'est un film sur le temps figé, fixé dans l'attente d'un rêve qui ne se concrétise pas, un film sur des corps, prisonniers d'un espace de transit; mais ce n'est pas un film sur l'impuissance, un récit défaitiste duquel l'avenir aurait été évacué, le constat apitoyé d'une misère que l'on regarde avec un mélange de pitié et de compassion préfabriquée.
 
Au contraire, L'Espérance saisit la résistance tranquille, la résilience de ces êtres qui, au fil des déplacements, des errances, se sont retrouvés à Bamako – point de convergence de ceux qui cherchent à quitter l'Afrique pour la « terre promise » de l'Europe mais qui, faute de moyens, n'arrivent jamais à atteindre leur El Dorado. Sur le rivage du monde est un film de lutte, l'histoire d'un combat quotidien que mènent les laissés pour compte du nouvel ordre économique – ceux qui ont été sacrifiés mais refusent de disparaître. Cette force inerte, L'Espérance la saisit lorsqu'il capte le mouvement régulier, l'acharnement d'un boxeur s'entraînant, habité par cette idée qu'il y a dans le combat l'espoir d'une fuite.
 
Voici donc un cinéaste qui a le sens des images fortes, mais qui sait aussi qu'il ne faut pas les forcer. Qu'elles viennent d'elles-mêmes, qu'il s'agit de les attendre. La caméra de L'Espérance est patiente, c'est là sa plus belle qualité. Elle n'est pas de celles qui arrachent au monde les énoncés qu'elle a déjà en tête. Elle laisse vivre, laisse le réel s'exprimer et c'est ce qui confère à ses images les plus inattendues une telle poésie. On pense par exemple à cette longue scène, drôle et tendre, au cours de laquelle une mère donne le bain à son fils – scène bien « cadrée » dans laquelle s'immisce une petite figure turbulente, celle d'un second enfant qui refuse de poser tout simplement pour la caméra.
 
L'Espérance se tient loin des images déjà faites, mais aussi des discours formulés d'avance. Il laisse à ses sujets le soin de critiquer l'ordre économique mondial, l'injustice dont ils sont victimes, conférant par le fait même à ce message la force du droit de parole accordé à ceux qui n'ont pas de voix. Si le cinéaste intervient dans le réel, s'il lutte lui-même aux côtés de ceux qu'il filme, c'est justement en leur rappelant par sa présence la nécessité de s'exprimer. Conscient de l'importance de la parole, celle qui s'élève pour critiquer l'injustice ou pour en témoigner tout simplement, L'Espérance utilise le cinéma non seulement pour la canaliser mais pour l'activer, réaffirmant ainsi l'importance de l'art dans l'ordre des choses.
 
La mise en scène, d'ailleurs, est en quelque sorte « laissée » entre les mains des sujets. Ce sont eux, après tout, qui se dirigent dans cette pièce de théâtre auquel le cinéaste se contente d'assister. Ce sont leurs mots, leurs poèmes qui se posent en voix-off sur ses images; L'Espérance unit leurs voix, les accorde, mais c'est toujours dans le respect de leur intégrité, en refusant de les altérer. Ce qu'il orchestre, c'est un dialogue plutôt qu'un discours – dialogue entre les hommes et les femmes qui acceptent de se confier à sa caméra, de « participer » à l'élaboration d'un film en quelque sorte communautaire. La rencontre, ici, ne se résume pas à un échange entre le cinéaste et ses sujets. C'est un réseau qui se crée, une série de liens qui se tissent par la cohabitation à l'écran entre des êtres qui apprennent à unir leurs voix.
 
Ce récit collectif, c'est aussi celui d'un lieu de rassemblement disparu – ce ghetto abritant près de 85 réfugiés, dont la fermeture plane comme un spectre sur l'ensemble du film. Visitant cet édifice aujourd'hui abandonné, L'Espérance donne une forme tangible à cet éclatement social auquel, à sa manière, le cinéma viendra offrir une solution. Celle-ci n'a rien de définitif, n'offre aucune résolution – d'ailleurs, Sur le rivage du monde ne se termine pas tant qu'il s'arrête au bout d'un temps, laissant en guise de conclusion l'impression que le réel se perpétue au-delà des limites du film, auquel il refuse d'être circonscrit.
 
Ces images, cette manière de voir, s'inscrit en rupture avec celles de la télévision qu'une seule fois L'Espérance filme de front, alors qu'elle retransmet sous forme de « nouvelle » la réalité qu'il nous est donné de voir. Le petit écran, celui qui délimite le réel, le récite, on peut dire que L'Espérance s'y oppose, qu'il milite contre sa fausse objectivité, contre la vision réduite qu'il colporte du monde. Par l'affirmation d'un autre regard, celui-là posé dans le temps mais surtout dans l'espace : un regard enraciné, qui part d'un ancrage physique dans le monde et qui pense sa place, son rôle dans celui-ci, conscient de l'importance d'un regard dans l'ère des images. C'est en ce sens, aussi, qu'il s'agit d'un film profondément optimiste sans l'être faussement.
 
C'est que, remettant en question le rapport qui existe traditionnellement entre le spectateur et l'écran, L'Espérance laisse à ses personnages la chance d'interpeller le public, par l'entremise de cette pièce de théâtre où les opprimés s'adressent de vive voix à l'oppresseur. Cette espèce de court-circuit dans la chaîne de retransmission de l'information, c'est un grand moment de cinéma politique : le cinéaste, en s'effaçant un instant, crée un état de confrontation direct, déstabilise le rapport de force traditionnel par cette fine subversion de la puissance de l'image. Subitement, la lutte paraît moins tranquille. Tant mieux.
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Critique publiée le 28 mars 2013.