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Side Effects (2013)
Steven Soderbergh

Vulnérabilité profitable

Par Jean-François Vandeuren
Une simple image suffit parfois pour placer le spectateur dans un contexte bien spécifique auquel ce dernier ne se serait pas forcément attendu, pour lui faire anticiper le genre de proposition artistique à laquelle il est sur le point d’être confronté. Souvent, cette image en rappelle une autre qui, aussitôt, surgira de la mémoire du cinéphile. Sans être trop évidente, la citation demeure tout de même on ne peut plus claire et précise. C’est le cas de ce tout premier plan d’une grande simplicité du présent Side Effects de Steven Soderbergh. La caméra, placée sur le toit d’un édifice, effectue alors un mouvement latéral vers la droite avant de zoomer progressivement sur la fenêtre d’un appartement situé de l’autre côté de la rue. L’entrée en matière fait évidemment écho à celle du Psycho d’Alfred Hitchcock. Sans nécessairement chercher à produire les mêmes effets sur le plan de l’affect, nous décelons bien dans les méthodes du cinéaste américain et dans les éléments dramatiques rassemblés ici par le scénariste Scott Z. Burns (The Informant!, Contagion) une volonté de se jouer des thèmes forts comme des stratagèmes narratifs ayant fait la réputation plus qu’enviable du film de 1960. Side Effects se situe ainsi à cheval entre deux époques, rendant un hommage vibrant et d’une grande intelligence au maître du suspense, mais par l’entremise d’une démarche résolument moderne, délaissant les effets chocs et tonitruants au profit d’un traitement beaucoup plus sobre et épuré portant la signature inimitable de Soderbergh. Le duo ne lésine néanmoins pas sur les coups de théâtre, mais parviendra bien à garder son public dans le doute jusqu’à la fin en faisant complètement disparaître les fils reliant les deux marionnettistes à leurs pantins.

À l’instar des craintes de pandémie dont il était question dans Contagion et de la crise économique que The Girlfriend Experience aura su aborder d’une manière savamment détournée, Side Effects s’attaque à travers les grandes lignes d’un thriller rondement mené à un autre sujet chaud de ce début de millénaire, soit la relation de plus en plus obsessionnelle que semble entretenir l’Homme avec les produits pharmaceutiques. Un phénomène qui n’a en soi rien de très étonnant dans un monde autant axé sur la performance où tout va toujours plus vite, et dans lequel il semble désormais exister une petite pilule pour contrer la plupart des maux physiques et psychologiques que nous pourrions rencontrer. Comme Psycho, le scénario de Burns nous lancera d’abord sur une fausse piste avant de dévier complètement de sa trajectoire initiale à mi-parcours. Nous serons ainsi introduits à Emily Taylor (Rooney Mara), une jeune femme dont le mari (Channing Tatum) sortira de prison après avoir purgé sa sentence pour un délit d’initié. Craignant que ce dernier ne retombe dans les mêmes pièges ayant causé la perte de leur mode de vie des plus luxueux, Emily verra son état psychologique se détériorer dangereusement. Celle-ci sera dès lors prise en charge par le psychiatre Jonathan Banks (Jude Law), qui lui prescrira un antidépresseur afin de l’aider à retrouver une certaine paix intérieure. Mais la solution rapide à un problème en crée souvent de nouveaux au passage. Dans le cas d’Emily, sa consommation de médicaments semblera être la cause directe d’inquiétants épisodes de somnambulisme. Un effet secondaire qui mènera inévitablement à un grave incident qui compromettra l’avenir de la jeune femme comme celui de Jonathan, qui verra sa carrière s’effondrer lorsqu’il sera soupçonné d’avoir fait preuve de négligence lors de ses rencontres avec cette dernière.

Soderbergh fera d’ailleurs preuve d’un savoir-faire incomparable lors de ce point tournant pour le moins inattendu rappelant, encore là, la célèbre scène de la douche de Psycho, lui qui sacrifiera au passage un membre important de sa distribution avant de finalement plonger le spectateur dans le vif d'une intrigue pour laquelle les séquences précédentes n’auront servi que de préambule. Un passage impressionnant évidemment de par la façon à la fois très sobre et très directe dont elle aura été mise en scène, le cinéaste ne recourant pour sa part à aucun support musical, laissant plutôt l’efficacité de la séquence passer par une escalade de tension subtilement orchestrée et renforcée par un montage tout aussi minutieusement cadencé. Des qualités définissant bien l’approche plus effacée, mais toujours aussi réfléchie et expertement exécutée, d’un Steven Soderbergh continuant de remanier la forme d’un certain cinéma populaire à partir d’une démarche davantage axée sur le drame et empreinte d’une réalité plus concrète que celle ordinairement représentée dans ce type de fictions. Un traitement qui témoigne en soi de la confiance qu’avait déjà le réalisateur en les rouages du scénario de Burns, qu’il aura visiblement considéré assez substantiels et fonctionnels pour créer les effets escomptés sans nécessiter un soutien esthétique plus imposant. Un état d’esprit que nous percevons également à travers le travail de Soderbergh à la direction photo, réussissant de nouveau à situer ses élans entre la recherche de naturel et la composition méticuleuse de ses cadres, dont la froideur calculée se doit alors d’être contrebalancée (ou appuyée) par la prestation de ses différents interprètes. Ces derniers jouent d’ailleurs ici toujours dans la note voulue, parvenant à maintenir le suspense et à entretenir une certaine aura de mystère, en particulier un Jude Law alerte rappelant les héros menacés, mais néanmoins sournois et perspicaces, de plusieurs classiques du genre.

L’exécution d’un tel scénario comportait évidemment plusieurs risques. Le film de Soderbergh sera déjà marquant en soi de par la manière particulièrement virulente dont il semblera d’abord vouloir aborder toute la problématique entourant cette véritable « culture pharmacologique », que l’on pense à la dépendance des consommateurs comme des liens qu’entretiennent les spécialistes avec les grandes corporations les payant pour prescrire et faire la promotion de leurs médicaments. La suite du scénario de Scott Z. Burns aurait ainsi pu discréditer complètement un tel discours au profit d’un thriller plus convenu aux intentions beaucoup plus tape-à-l’oeil. Mais ce changement de direction on ne peut plus soudain ne devient fort heureusement jamais un problème grâce au parcours moral au coeur duquel se retrouvera Jonathan Banks. Si l’enjeu sera, certes, détourné, le véritable sujet du film, lui, demeure le même du début à la fin, plongeant d'abord et avant tout au coeur de la relation entre un psychiatre et sa patiente et le travail accompli dans la mesure où l’un aura dit toute la vérité à l’autre. Le tout en pointant toujours du doigt la rapidité parfois excessive à laquelle certains docteurs sortent leur carnet de prescriptions. Side Effects fait ainsi part à la fois d’une conscience éclairée sur une réalité bien précise et d’un sens beaucoup plus maîtrisé du spectacle dont les mérites reviennent en grande partie à un scénario abouti et particulièrement malin - ce qui aura manqué parfois à un exercice comme Haywire. De son côté, le cinéaste maintenant à la retraite aura su continuer de faire ce qu’il fait de mieux et nous livre comme dernier film - en attendant le prochain - un thriller typiquement atypique avec lequel il réussit encore à nous surprendre dans le détour, et ce, sans perdre de sa pertinence.
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Critique publiée le 7 février 2013.