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Haywire (2011)
Steven Soderbergh

Même combat

Par Jean-François Vandeuren
Inutile de revenir une fois de plus sur le goût on ne peut plus prononcé pour l’expérimentation visuelle et sonore du cinéaste Steven Soderbergh. Le parcours aux multiples déviations de l’Américain parle déjà amplement par lui-même, et c’est cette diversité rarement égalée dans le cinéma contemporain dont jouit sa filmographie et cette imprévisibilité quant au choix des projets et à la démarche esthétique privilégiée qui en font sans contredit l’un des metteurs en scène les plus intelligents, et surtout l’un des plus fascinants, de son époque. Le plus remarquable demeure évidemment la manière dont Soderbergh aura su conjuguer de telles aspirations créatrices - tout comme sa volonté de toucher à tout en enchaînant les réalisations à une vitesse prodigieuse - aux exigences des grands studios comme à celles souvent beaucoup plus permissives du circuit indépendant américain. Un cas comme celui du présent Haywire est ainsi particulier de par la façon dont il tente de nous entraîner au coeur d’une prémisse que nous associons généralement à un marché, mais par l’entremise de méthodes seyant davantage à sa contrepartie. Il s’agissait certainement d’un exercice en lequel nous pouvions fonder de grandes attentes, d’autant plus que celui-ci allait marquer la réunion entre Soderbergh et le scénariste Lem Dobbs (Dark City) - leur première collaboration nous ayant tout de même donné le fantastique The Limey. Si Haywire réussit à susciter rapidement l’intérêt du spectateur de par son concept général comme nombre d’idées isolées, l’expérience, aussi réussie soit-elle, en vient parfois à se restreindre elle-même à l’intérieur des limites de ses propres ambitions, lesquelles auraient pourtant pu en faire une oeuvre aussi marquante que celle parue en 1999.

Comme il l’avait fait pour l’excellent The Girlfriend Experience, dont il confia le rôle principal à la star du X Sasha Grey, Soderbergh en aura encore une fois surpris plus d’un avec le choix pour le moins inusité de sa tête d’affiche en la personne de Gina Carano, experte en arts martiaux mixtes et vedette de l’émission American Gladiators dont la popularité aura connu une progression fulgurante sur la toile au cours de la dernière année. La différence cette fois-ci, c’est que le cinéaste aura pris soin d’entourer son héroïne d’une distribution -masculine - de premier ordre, réunissant des noms tels Michael Fassbender, Ewan McGregor, Michael Douglas, Antonio Banderas, Channing Tatum et Bill Paxton. Haywire propose en soi sa propre variante de la bonne vieille intrigue tournant autour d’une agente spéciale à la solde d’une firme privée, Mallory, qui sera trahie par ses supérieurs au beau milieu d’une mission. Ainsi, suite à une opération qui aura permis la libération d’un otage à Barcelone, Mallory verra sa vie être menacée par les gens en qui elle croyait pouvoir avoir confiance quelques instants avant que le vent ne se mette soudainement à tourner. Il s’en suivra un long périple de l’Irlande jusqu’aux États-Unis au cours duquel la jeune femme tentera de prendre contact avec son père avant de mettre en branle son impitoyable plan de vengeance. Évidemment, la force de Haywire ne se situe pas au niveau du récit comme tel, lui dont les rouages auront été passablement épurés afin de servir avant tout de moteur pour toutes les idées de mise en scène et de manipulation audiovisuelle du réalisateur américain.

Comme c’est souvent le cas dans le cinéma de Steven Soderbergh, un montage des plus ingénieux viendra ajouter une dimension beaucoup plus substantielle à l’ensemble, lui qui se verra confier un rôle de premier plan dans la création de la dynamique de l’effort comme dans la production d’affect. Ainsi, comme dans The Limey, le scénario de Lem Dobbs évoluera sous la forme d’une série de flashbacks tandis que Mallory racontera son histoire à un parfait inconnu à qui elle aura réquisitionné le véhicule en début de parcours. Les parallèles entre ces deux histoires de vengeance émergeront d’ailleurs jusqu’à la fin, jusqu’au moment où notre héroïne, comme le personnage interprété jadis par Terrence Stamp, verra sa cible lui faire d’importantes révélations, allongée sur une plage, n’étant plus en mesure d’aller plus loin. L’accent sera aussi continuellement mis sur ce rapport de force entre cette femme bafouée et un univers cinématographique composé presque exclusivement d’hommes, la plupart desquels ne feront d’ailleurs pas dans la dentelle pour tenter de freiner ses élans, menant à plusieurs séquences de bagarre où Mallory en prendra pour son rhume. Soderbergh aura d’ailleurs eu la brillante idée de marquer ces scènes en ne les accompagnant jamais des compositions de David Holmes, elles qui, autrement, ne seront pas sans rappeler les ambiances jazz d’Ocean’s Eleven et ses deux suites. Le réalisateur étirera d’autant plus la longueur de ses plans tout en limitant ses mouvements de caméra plutôt que d’y aller d’un montage inutilement chaotique comme c’est désormais la coutume. Le résultat s’avère, certes, déstabilisant, mais également plus cohérent, plus brutal, voire viscéral, nous faisant comprendre par la même occasion la décision d’avoir fait appel à Carano pour mener le bal.

Les principaux attributs de la démarche de Soderbergh supportent ainsi allègrement cet ensemble où l’évolution de chaque élément suit un rythme étonnamment posé pour un tel scénario, lequel sera évidemment ponctué par ces quelques séquences clés dans lesquelles l’adrénaline sera subitement à l’honneur. Il se dégage d’ailleurs de plus en plus un réel sentiment de continuité dans les élans du réalisateur, même si ses dernières créations semblent souvent se situer à l’opposé total les unes des autres. En plus d’avoir toujours autant de suite dans les idées, Soderbergh aura trouvé une façon particulièrement habile de les amalgamer, poursuivant le développement de ses plus belles trouvailles tout en cherchant constamment à les mettre à l’épreuve dans un contexte cinématographique qui ne leur est pas nécessairement familier. Ainsi, d’un point de vue purement esthétique, l’Américain prouve de nouveau son point en allant à contrecourant des méthodes habituellement employées pour la mise en scène de ce type de divertissement, et ce, sans que l’efficacité de l’exercice ne soit jamais menacée. Au-delà d’une approche qui pourrait paraître un peu terne au premier coup d’oeil, Haywire dévoilera peu à peu chacune de ses qualités pour nous convaincre de sa pertinence au fur et à mesure que s’enchaîneront ses événements mis en images sans le moindre artifice, mais avec une rigueur et une attitude que l’on aimerait certainement voir plus souvent. Chaque engrenage de cette machine parfaitement huilée fonctionne du coup comme nous pouvions l’espérer. Douze ans après The Limey, le duo Dobbs-Soderbergh nous livre une nouvelle intrigue bien ficelée, évidemment très redevable à ce qui avait déjà été mis en place par le passé, mais qui ne se laisse toutefois pas apprivoiser aussi facilement.
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Critique publiée le 20 janvier 2012.