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Camion (2012)
Rafaël Ouellet

Une petite révolution

Par Guillaume Fournier
On a l’impression que tous les films de Rafaël Ouellet marquent une nouvelle étape dans sa compréhension et sa maîtrise du langage cinématographique. C’est une chose que l’on pourrait penser naturelle, mais non, ici, au Québec, où l’on doit toujours tourner comme si c’était la dernière fois, il n’y a rien de moins naturel que de prendre le temps d’évoluer et de grandir à son rythme, à l’abri des impératifs financiers ou technocratiques de toutes sortes. La grande chance de Rafaël Ouellet, c’est peut-être, ironiquement, d’avoir pu réaliser quelques films à petits budgets avant de recevoir une première enveloppe conséquente, car cela lui aura permis d’essayer des choses, de faire des erreurs et de continuer d’avancer, pas à pas, sans jamais craindre la grande faillite.

Cela lui aura aussi permis de chercher lentement son style, sa signature. Je dis chercher, pas trouver : le style est quelque chose de vivant, quelque chose que l’on cherche toujours. C’est pourquoi on cherche toujours quelque chose dans le cinéma de Rafaël Ouellet. Preuve, si besoin en est, de l’humilité profonde de sa démarche, ou de sa lucidité face au travail des grands maîtres qui sont passés avant lui et dont il s’inspire évidemment. On cherche toujours quelque chose, disais-je, et cette quête se répercute autant sur le fond que sur la forme de ses films.

C’est pourquoi nous découvrons, à travers son oeuvre, des personnages qui cherchent, tantôt à faire le deuil de leur mère (Le cèdre penché), tantôt à s’évader de leur petit village (Derrière moi), ou tantôt à retrouver leur soeur disparue (New Denmark). C’est pourquoi nous découvrons aussi une réalisation qui cherche, tantôt à libérer la caméra de ses ancrages (Le cèdre penché), tantôt à mettre en scène une véritable catharsis (Derrière moi) ou tantôt à pousser un certain type de cinéma jusque dans ses limites afin de mieux imaginer sa suite (New Denmark). Chaque film vient en son temps et avec ses propres défis, mais porte toujours en lui le saut de cette recherche qui nous entraîne constamment vers le film suivant. Parce que, comme nous le disions en ouverture, Rafaël Ouellet ne semble pas envisager ses films comme des efforts ultimes et définitifs…

En ce sens, nous sommes tentés d’affirmer – grâce au recul que nous avons maintenant dessus –, qu’il souhaitait probablement se servir de New Denmark pour boucler une boucle. S’il s’acharnait à y mettre en scène l’absence et le vide, ce n’était visiblement pas tant pour composer un film évanescent ou carrément nihiliste plus que pour se créer une ouverture, s’offrir une voie d’évasion et se diriger vers autre chose. Nous disions : la recherche comme moteur de l’action; la recherche comme moteur de la création. New Denmark est tout cela et constitue très certainement un film de fin de cycle – le cycle de l’adolescente, de la pucelle ou de la jouvencelle, appelez ça comme vous le voulez –, qui rendait possible et appelait même à une première rupture dans son oeuvre.

Camion commence avec un accident. Germain Racine (Julien Poulin), un conducteur d’expérience, est impliqué dans une tragédie routière qui le plonge dans un état de détresse envahissante. Parce qu’il ne sait plus quoi faire pour s’en sortir, il appelle ses fils Samuel (Patrice Dubois) et Alain (Stéphane Breton) à sa rescousse. Le premier est concierge dans une tour à bureau de Montréal, l’autre vivote au Nouveau-Brunswick, où il écrit vaguement de la poésie et des chansons. Le premier entraîne le deuxième jusqu’à leur père, mais voilà : ni l’un ni l’autre ne se trouve véritablement en position de l’aider…

En quatre longs métrages, c’est la première fois que Rafaël Ouellet choisit de s’intéresser à des protagonistes masculins. C’est aussi la première fois qu’il accorde autant d’importance aux dialogues, ce qui est un choix particulièrement intéressant lorsque l’on considère que la question de l’incommunicabilité se trouve au coeur même de sa chronique familiale. Évidemment, ce n’est pas parce que l’on parle beaucoup que l’on dit beaucoup de choses. Même s’ils se parlent souvent, les mots des trois personnages restent largement imprécis et diffus, fugitifs. Ainsi, ce n’est pas tant dans leurs lignes de dialogues que l’on trouve le sens de leur pensée véritable plus qu’à travers leurs hésitations, leurs pauses et les mouvements contradictoires de leurs corps.

Cela va sans dire que l’on ne peut atteindre un tel résultat sans l’apport d’un montage précis et d’une réalisation extrêmement sensible à ces petits détails. En ce sens, même si la caméra de Rafaël Ouellet se fait moins inquisitrice que par le passé, l’impression demeure qu’elle est devenue plus pointue et, peut-être même, plus sage. On se doutait déjà qu’il ne pourrait filmer ses protagonistes masculins comme ses héroïnes passées – c’est-à-dire quasi amoureusement –, mais au final, ce recul imposé, ce retour au trépied même, lui permet de trouver de nouveaux points de vue, d’élargir son champ de vision et d’imposer une pudeur à sa réalisation qui se trouve franchement bienvenue en vertu de l’histoire qu’il raconte.

En cela, on ne saurait imaginer une meilleure direction photo que celle que Geneviève Perron a préconisée pour le film. En plus de s’harmoniser parfaitement à la rusticité des lieux et des personnages – d’offrir, donc, un contrepoint visuel idéal à l’ambiance psychologique du récit –, elle permet d’établir avec efficacité les nombreuses ellipses qui marquent le déroulement de l’histoire. En ce sens, son travail sur la lumière naturelle évoque suffisamment Bergman pour que nous osions le souligner. Comme toujours, la musique occupe également une place de choix dans l’univers de Rafaël Ouellet. Par leur mélodie douce et quasi mélancolique, les pièces composées par Viviane Audet et Robin-Joël Cool viennent sublimer l’atmosphère autrement dépeinte par la caméra et souligner les subtilités du scénario qui amènent ces hommes perdus à se reconnecter au reste du monde.

C’est ultimement dans ses subtilités qu’on apprécie surtout Camion. C’est aussi dans la vraisemblance de l’univers brut et rustique qu’il dépeint. Rien n’est forcé, tout coule de source. Normal, pourrait-on penser, quand on raconte un retour aux sources – et celui de la famille Racine, qui plus est… Mais non : cela demande beaucoup de sensibilité et de générosité que de s’oublier pour mieux se placer au service de son récit. Il faut savoir abandonner certaines choses, faire confiance à son spectateur et surtout – surtout –, accepter de laisser toute la place à ses acteurs. C’est grâce à eux si Camion est, finalement, le grand film qu’il est.
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Critique publiée le 17 août 2012.