L'équipe

A Girl Walks Home Alone at Night (2014)
Ana Lily Amirpour

Étrangers dans la nuit

Par Alexandre Fontaine Rousseau
Dans la nuit, une silhouette solitaire arpente les rues désertes de Bad City à la recherche de proies égarées. Un tchador recouvre gracieusement son chandail rayé, lui conférant d'emblée une allure quasi iconique. La jeune vampire de A Girl Walks Home Alone at Night vient à peine de poser le pied dans son propre film qu'elle possède déjà la prestance d'une figure culte – sa simple apparence évoquant la subversion avec une rare élégance, à la fois séduisante et insoumise. Il s'agit d'un beau personnage de cinéma, dont la contenance même insuffle au film d'Ana Lily Amirpour une identité forte, un certain raffinement rebelle. Tant et si bien que, lorsque la cinéaste américaine d'origine iranienne filme tel un rituel ce moment charnière où l'actrice Sheila Vand se maquille pour « incarner » son personnage, on a presque l'impression que c'est le film lui-même qui prend forme sous nos yeux. Le film, en effet, s'incarne en elle.

Punissant les « hommes mauvais » qui rôdent dans cette ville fantôme, croisement imaginaire entre l'Iran et l'Ouest impitoyable des western spaghettis, la vampire d'Amirpour est une sorte de fantasme féministe – une inversion des forces en place, dans une société où le rôle de la femme est très précisément déterminé. Au cours d'une scène qui alterne ingénieusement entre le rire et la tension, la mystérieuse créature s'attaque à un proxénète au comportement caricatural, que l'on a vu plus tôt maltraiter l'une de ses prostituées. Jouant temporairement le jeu de la séduction, faisant semblant de se soumettre à cette figure d'autorité aussi risible qu'exécrable, la vampire révèle subitement ses dents avant de lui dévorer l'index; l'homme gît sur le sol, vidé de son sang, quelques instants plus tard. On pense alors à cette logique de vengeance historique, à l'oeuvre chez le Quentin Tarantino d'Inglourious Basterds et de Django Unchained; à ce cinéma dont la violence, cathartique, sert à corriger les injustices.

Précédé d'une rumeur enthousiaste et encensé à Sundance, où l'on s'est empressé de l'élever au rang d'événement, A Girl Walks Home Alone at Night s'avère une première oeuvre prometteuse, de laquelle il se dégage un certain sentiment de liberté. La liberté, d'abord, de tourner dans le sud de la Californie un film en persan qui se déroule en Iran; celle, ensuite, de s'approprier le genre fantastique pour proposer une oeuvre atmosphérique, baignant dans une sorte de noirceur romantique qui enveloppe silencieusement ses protagonistes. On pense évidemment à Jim Jarmusch et aux vampires de son superbe Only Lovers Left Alive. La mise en scène emprunte d'ailleurs à l'auteur de Dead Man son minimalisme stylisé, son goût pour l'épure flegmatique. À cet égard, le film souffre bien de quelques dissonances dérangeantes au niveau du ton, comme si quelques effets de style malhabiles dérogeaient de l'intention générale et trahissaient l'esprit de l'ensemble.

La cinéaste, en effet, n'arrive pas toujours à doser judicieusement l'alternance entre différents types de mises en scène. La transition n'est pas toujours des plus heureuses entre les passages planants, plus contemplatifs, et les emportements d'une caméra qui cherche à témoigner de « l'intensité » d'une scène donnée en s'agitant brusquement. Comme si Amirpour n'arrivait pas à respecter un certain parti pris formel, lorsque venait le temps de filmer les scènes de genre plus conventionnelles – s'appuyant sur des procédés routiniers, comme des accélérés peu convaincants, pour illustrer les assauts de sa vampire. Mais les scènes les plus réussies nous font vite oublier ces quelques impairs. Car, plus souvent qu'autrement, l'envoûtement opère : le noir et blanc sculpte l'image élégamment, baignant le film dans un onirisme sobrement réaliste qui s'oppose astucieusement à l'oppression ambiante.

Une candeur attachante émane de l'ensemble, Amirpour ponctuant d'un humour sensible baignant dans les clins d'oeil à la culture populaire ce conte glauque d'inspiration gothique. A Girls Walks Home Alone at Night finit ainsi par se construire autour d'une histoire d'amour un brin naïve, mais franchement sympathique entre la vampire et un garçon un brin marginal qui canalise tour à tour James Dean et le Michael Jackson du vidéoclip de Thriller. À cet égard, leur rencontre s'avère d'ailleurs des plus loufoques : déguisé en Dracula, le jeune homme transi par les effets de l'ecstasy fixe un lampadaire en croyant qu'il s'agit de la Lune lorsqu'il est repéré par notre rôdeuse « flottant » lestement au-dessus du sol à l'aide d'une planche à roulettes. Quant à la fuite finale des amants, elle est en quelque sorte parasitée par la présence d'un chat, placée en plein milieu du plan, qui prend un malin plaisir à fixer l'objectif de la caméra.

Fourmillant de détails attachants et de petites irrégularités qui lui confèrent un charme indéniable, A Girl Walks Home Alone at Night passe peut-être à côté de l'opportunité d'articuler un discours fort et cohérent sur des sujets fascinants qu'il n'aborde finalement que par la bande. Mais il s'en dégage malgré tout une vision pertinente, du monde comme du cinéma, qui a d'abord le mérite d'être éminemment personnelle dans son déploiement. Inscrivant sa démarche dans un renouveau rafraîchissant du cinéma de genre indépendant, Ana Lily Amirpour se démarque d'emblée comme une jeune auteure à surveiller, bien qu'on la sente encore quelque peu prisonnière de ses influences. Car A Girl Walks Home Alone at Night, malgré ses défauts, est une oeuvre sibylline et enivrante – à l'image de son hypnotisante protagoniste.
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Critique publiée le 19 mars 2015.