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Royal Affair, A (2012)
Nikolaj Arcel

Mensonges populaires

Par Mathieu Li-Goyette
Somme toute, l'explosion récente du film d'époque, à la télévision comme au grand écran, a de quoi surprendre. Comment se fait-il que des réalisateurs comme Joe Wright ou Tom Hooper, des amateurs de dentelles et de porcelaine plutôt que de latex et d'acier, soient aujourd'hui en mesure de s'attirer un succès populaire et critique? Le film d'époque n'étant pas nécessairement académique, il est curieux de voir qu'il demeure la chasse gardée du style classique qui, par définition mercantile et intellectuelle, n'a de cesse d'être le moins en vogue. À l'image de cet état d'esprit, il ne faudrait pas s'étonner de voir que A Royal Affair a été pensé comme un corset, serré, contraignant, mais forçant néanmoins un certain point de vue tranquille et élégant (à l'inverse, disons de Shakespeare in Love ou du Marie Antoinette de Sofia Coppola qu'ils avaient le tonus d'un Converse : une semelle molle et une cheville flasque).

Au contraire, A Royal Affair obéit aux règles les plus éculées du genre : un triangle amoureux, des conseillers royaux manipulateurs, une décapitation pour couronner un corps sans tête et une scène de bal masqué maîtrisée où les tourbillons de tissus soignés donnent de la matière à filmer. Après tout, le 18e siècle est photogénique, des bas-fonds jusqu'à la perruque d'un roi. Braquez votre caméra sur un peuplier effleurant un ruisseau, scrutez un champ de fleurs au ciel dégagé, rajoutez-y des ombrelles et vous obtiendrez ce cachet sang bleu, cachet qui, si l'on en croit le titre du film de Nikolaj Arcel, compose la moitié la plus intéressante d'une romance interdite.
 
Mais A Royal Affair tente d'être beaucoup plus qu'une anecdote historique. Son intrigue est pensée pour servir d'alibi au récit de la vie d'un révolutionnaire du siècle des Lumières. Si cocufiage il y a, ce n'est pas tant à l'égard de Christian VII (Mikkel Følsgaard), roi fou du Danemark qui maria sans l'aimer Caroline Mathilde (Alicia Vikander, rappelant la grâce innocente de Harriet Andersson dans Monika), sœur de Georges III d'Angleterre. La trahison est amoureuse d'abord, intellectuelle ensuite – c'est l'inverse dans la grande Histoire, mais nous y reviendrons – et proviendrait de celle commise par le médecin du roi, Johan Friedrich Struensee (Mads Mikkelsen), amant de la reine et conseiller haut placé de la cour.
 
En effet, durant les six années qui composèrent sa main mise sur l'esprit d'un régent malade, l'homme de science interdira la torture, la censure et imposa de nombreuses réformes sanitaires allant de la prise en charge des soins à la vaccination massive de ses sujets. Allemand de naissance et fils d'un prêtre conservateur, Struensee fut décapité par le peuple non content du changement drastique instauré. Après tout, cet étranger venait décréter des mesures modernes dans un royaume qui n'avait pas reçu l'illumination (toute relative) de la Renaissance italienne, un royaume qui se terrait dans son austérité baltique. Pris dans le moyen-âge, le Danemark de la fin du 18e siècle n'est pas tout à fait enclin à embrasser cette modernité importée. A Royal Affair est le récit de cette mésentente méconnue et nous lui en sommes gré de lui donner belle figure.

Pourtant, A Royal Affair demeure une œuvre qui serait passée sous silence, n'eût été son potentiel Oscar; aucune frasque technique pour provoquer l'emballement des cinéphiles, rien de si engageant qui puisse nous tirer les larmes du coin sec de l’œil ou de la libido face à l'interdit. Comme les dernières sorties de Bertrand Tavernier et de Ken Loach, cet opus d'Arcel financé par Lars Von Trier fait de son scénario son principal attrait et de ses interprètes les hérauts de son charme littéraire. Cette préciosité du langage sauve l'ensemble de sa facture télévisuelle parfois gênante, ne sachant quoi faire de ses espaces grandioses magnifiquement reproduits, ni de ses moments les plus dramatiques (nous pensons à cette attente du médecin à deux pas de la chambre nuptiale qui est surdramatisée par d'affreux jump-cuts). Si la scène de la décapitation provoque sa part d'émoi, c'est bien plus par le talent de Mikkelsen que par cet unique plan subjectif du film cherchant à nous mettre dans les souliers du condamné en en filmant... les souliers. Manque de consistance, manque de cohésion dans cette mise en scène finalement amorphe et tentant de jouir de certains tours aux moments les plus opportuns, mais jamais les plus fins.
 
Ironie du sort, puisqu'à s'en tenir à l'Histoire et au style que l'on attendait, A Royal Affair s'en serait mieux tiré. À en croire les historiens, Caroline Mathilde était dotée d'un « physique ingrat » tandis que Struensee, lui, était un charmeur de premier ordre. Attiré par leurs idées communes, le couple extra-conjugal vécut alors d'une passion cérébrale, d'une liaison qui, accessoirement royale, évoquait un mariage des idées (au niveau politique, mais aussi religieux où le luthéranisme de Struensee rencontra l'anglicanisme de Mathilde). Cette romance de neurones aurait été davantage en concordance avec les idéaux vantés par le film d'Arcel. À l'opposé, A Royal Affair, pris au pied de la lettre, pourrait raconter l'amourette « qui fit flancher un royaume » (sujet en vogue dans le film d'époque et traité plus efficacement et sensuellement ailleurs – voir La princesse de Montpensier ou Les adieux à la reine) sur la base d'une inélégante attirance physique. Avouons que pour une œuvre sur l'un des pères fondateurs du Danemark moderne, il n'y a pas grand-chose dans A Royal Affair pour plaider sa modernité.
 
Nous ne devrions pas non plus nous étonner d'une telle tournure. Après tout, l'adaptation d'Arcel est double : elle concerne à la fois une rumeur romancée de la cour, mais aussi les canons de beauté qu'il acclimate pour notre ère où la chaire chétive l'emporte. De Keira Knightley à Cate Blanchett, l'actrice type qui s'impose dans le genre aurait été considérée d'une constitution trop fragile, peintures de la Renaissance à l'appui. Nous pourrions alors nous questionner sur la fonctionnalité de ces mensonges esthétiques, leur valeur de passe-droit pour permettre à une nouvelle génération, évidemment (et consciemment) peu sensible à ces détails, de goûter à l'originalité du récit. En échange de la vérité historique, on propose la diffusion d'un chapitre peu discuté du Danemark. Mensonge nécessaire? Probablement qu'il l'est, comme celui qui mena un médecin à trahir son roi et son peuple en l'honneur de quelques idées... Après tout, peut-être que A Royal Affair est plus cohérent, sous sa romance ordinaire, qu'on ne l'aurait cru au premier regard.
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Critique publiée le 24 janvier 2013.