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Spirited Away (2001)
Hayao Miyazaki

Que mes rêves m'éclairent

Par Maxime Monast
Déformés, disproportionnés et grotesques sont nos souvenirs d’enfance. Je me rappellerai toujours les arbres dans un boisée près de chez moi lorsque j’avais huit ans. Les troncs étaient énormes. Je pouvais me cacher derrière sans problème. Leurs écorces se détachaient dès le moindre touché et tombaient sur mon visage. En y retournant, plus âgé, je n'y voyais plus cette poésie, ni la puissance naturelle que ses bois dégageaient auparavant. J’avais grandi et les arbres étaient restés figés dans le temps.  Cet instant ne pouvait qu’être abrupt et choquant, l'esprit se questionnant sur tous les moments qui piquaient notre curiosité, qui effrayaient. Tout ceci peut changer une vision du monde. Et dans plusieurs cas, ne plus avoir peur peut être le plus beau des cadeaux.
 
En route vers leur nouvelle maison, Chihiro et ses parents s’arrêtent dans un parc d’amusement abandonné. La nuit tombée, les esprits y convergent et sont accueillis dans un bain public entretenu par la vilaine sorcière Yubaba. Pour survivre dans cet univers parallèle, Chihiro – maintenant seule – se doit de travailler dans l’établissement. Avec l’aide de Haku et Lin, elle apprend très vite qu’elle doit marcher droit pour s’en tirer dans ce monde étrange et retrouver ses parents.
 
Comme toujours, le fantastique et l’imaginaire tiennent une place primordiale dans le monde de Hayao Miyazaki. À l’évidence, Spirited Away est une oeuvre plus personnelle et symptomatique d’un homme dans la soixantaine. Miyazaki est profondément affecté par sa culture nationale – des contes jusqu'au folklore en passant par la mythologie animiste – et la mentalité digne d’un peuple fier de sa reconstruction. Évidemment, la destruction laisse des séquelles qui sont senties directement, mais qui sont souvent cachées au coeur de métaphores ou, par exemple, dans ces créatures venues d’un autre monde. Et à l'image des œuvres de ses collègues du renommé studio Ghibli, cette entrée est beaucoup plus réaliste qu’on ne pourrait le croire. Les actions et le comportement de la jeune Chihiro sont celle d’une jeune fille typiquement perdue dans un monde loufoque qu’elle doit découvrir rapidement pour y survivre. Elle se confronte à ses limites constamment défiées et, ultimement, cette aventure pourrait facilement être de l'ordre du rêve ou de l'illusion (rappelant alors les séquences oniriques de Whisper of the Heart). Ces rêves seraient tirés directement de son subconscient et entièrement dictés par ses expériences passées et ses souvenirs. Entre le rêve et la réalité, Miyazaki brouille les pistes avec son long métrage d'une touchante intimité.
 
De la même manière que les films de catastrophes des années 70 (The Poseidon Adventure, Towering Inferno) ou les oeuvres propagandistes réalisées lors de la guerre du Vietnam (The Green Berets), la ferveur du discours de Miyazaki est telle qu'elle nous convainc de nous évader vers cet imaginaire et d'observer les distorsions qui troublent la réalité des actualités. Il serait absurde de dire que tous ces films contiennent des éléments véritablement similaires, mais ils demeurent des échappatoires impressionantes. Ici, c'est de l'état du Japon d'après-guerre, cette nation où l'indignation et le respect cohabitent, dont il est question. Le but du parrain de l'animation japonais est de créer un monde parallèle qui se nourrit de ces expériences et de cette mémoire collective qui s'avère une manière détournée d'exposer les problèmes de sa société. Ce recours à la métaphore s'intègre parfaitement en engageant le spectateur dans une aventure mémorable tout en interagissant avec nos souvenirs. C'est ici qu'on retrouve le génie de cette oeuvre qui nous arpente la tête.
 
Parallèlement au charmant My Neighbor Totoro, la quête de notre personnage est beaucoup plus complexe et expose une grande réalité de l’enfance. Spirited Away nous montre que nous ne pouvons aucunement agir comme un enfant pour toujours. Dès les premières minutes du film, Miyazaki démontre fermement que Chihiro est un enfant gâté et désagréable. La nouveauté lui fait peur et la façon qu’elle le démontre, qui est très normale, est de se cacher derrière le dédain. Le film en ressort comme un essai beaucoup plus mature qui se penche sur les derniers jours de l’enfance tandis que Satsuki et Mei – qui font la rencontre de cet énorme ours des bois – voguent encore dans les eaux de la naïveté et de la pureté. Ces deux thèmes sont souvent exploités dans l’œuvre de Miyazaki, mais ces deux films demeurent probablement les exemples les plus emblématiques pour démontrer cette dichotomie subjective mettant en scène le comportement des enfants.
 
Si Princess Mononoke était un film avec des propensions environnementales, Spirited Away est aussi pamphlétaire qu’on pourrait l’imaginer. Par contre, ses morales sont beaucoup mieux dissimulées que dans le précédent. On le sentait réactionnaire dans Mononoke tandis qu’ici, il est moralisateur en nous faisant part d’une leçon qui changera pour toujours le comportement de ces enfants. Miyazaki est à l'affût de l’impact visuel que provoque le film d’animation et, plus précisément, quand il est destiné aux enfants. C'est pourquoi sous ses apparences trompeuses, la quête de Chihiro n’est pas quelque chose d’enfantin ou de simpliste. Elle doit faire face à plusieurs étapes difficiles et celles-ci la changeront pour toujours. Spirited Away est un exemple de cinéma socialement responsable et engagé, un film qui s'impose comme une influence positive pour une génération curieuse, naïve et en quête d’explications.
 
Somme toute, les valeurs et l’imaginaire de Spirited Away ne peuvent que provoquer une fissure dans l’apprentissage et s'y infilter. Les valeurs chez la génération en développement s'en trouvent modifiées, disponibles à se laisser influencer par de nouvelles sensations, plus matures, plus constructives, plus universelles. C’est probablement pour cette raison que les parents de Chihiro s'empressent de partir à l’aventure en laissant leur curiosité les transformer en sales cochons. Ils nous rappellent alors que mêmes adultes, nous sommes sensibles à l'erreur et que c'est avant tout lors de l'enfance que l'individu se constitue. Il ne doit simplement pas avoir peur d’essayer, de tenter l'aventure, nous dit Miyazaki... Heureusement, il est n’est jamais trop tard pour grandir.
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Critique publiée le 23 janvier 2013.