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Whisper of the Heart (1995)
Yoshifumi Kondo

Premier jet

Par Ariel Esteban Cayer
Premier film du studio Ghibli à être réalisé par une personne autre que ses pères fondateurs Hayao Miyazaki (Castle in the Sky, My Neighbor Totoro, Porco Rosso) ou Isao Takahata (Grave of the Fireflies, Pom Poko), Whisper of the Heart de Yoshifumi Kondô est un petit bijou d’animation, éminemment marquant, mais malheureusement méconnu, éclipsé sans grande surprise par les films plus populaires du studio, et, dirons les plus connaisseurs, par la tragédie qui l’entoure. Yoshifumi Kondô, décédé prématurément en 1998 à l’âge de 47 ans d’un anévrisme disséquant associé au surmenage (qui mena Miyazaki à déclarer une retraite qu’il ne pris jamais entièrement, nous offrant Spirited Away en 2001 et deux autres après ça), serait devenu l’éventuel et naturel successeur aux deux maîtres. En effet, si sa seule et unique œuvre en tant que réalisateur est d’un quelconque indice, la postérité d’un des plus grands et beaux studios d’animations au monde était entre de bonnes mains. En effet, Whisper of the Heart se dévoile fonctionner telle une synthèse des modes, ou préoccupations des deux maîtres, alliant réalisme à fantaisie d’une manière ingénieuse et touchante. Kondô, le troisième maillon d’une équipe créative qui avait encore à incorporer les contributions de Goro Miyazaki (Tales of Earthsea, From Up on Poppy Hill) ou de Hiromasa Yonebayashi (The Secret World of Arriety) nous aura quittés trop tôt.
 
Adapté d’un manga d’Aoi Hiiragi par Miyazaki lui-même, Whisper of the Heart marque d’abord par son ton léger et son réalisme tranquille, dont l’imaginaire exalté, coloré et emblématique du mentor semble être évacué et qui ne viendra s’intégrer que dans quelques séquences clés. Contre toute attente (et malgré quelques images promotionnelles se concentrant sur la seule et unique scène fantaisiste du long-métrage), Whisper of the Heart ne transporte pas le spectateur dans un monde imaginaire en soi, demeurant au contraire ancré dans le quotidien de Shizuku, jeune fille de 14 ans dont l’appétit insatiable pour la littérature et une passion pour la poésie et l’écriture (de chansons comme de nouvelles) la mènera au bout d’une aventure hautement émotive, à la découverte de ses talents. Remarquant la récurrence du nom Seiji Amasawa à la fiche d’emprunt des nombreux livres qu’elle dévore de la bibliothèque, elle se met à rêvasser quant à l’identité de ce potentiel prince charmant partageant ses goûts littéraires. Sa rencontre, par pur hasard de circonstances, avec un jeune homme à l’air hautain qu’on soupçonnera immédiatement d’être Amasawa ne sera qu’une étape dans un maillon de rencontres la menant à un petit village tranquille en flanc de montagne. Y suivant un chat étrange, elle y découvrira un antiquaire vraisemblablement pris dans le temps, ainsi que son fils, un jeune apprenti luthier dont elle tombera amoureuse. Et de cette rencontre, Kondô fera grandir ses personnages.
 
La révélation qu’Amasawa Seiji, le fils de l’antiquaire absolument charmant et talentueux, est le même jeune homme déplaisant qu’elle rencontra dans un parc, crée un étrange dédoublement, permettant à Kondô de situer son univers « fantastique », son envers du miroir typiquement Ghibli-esque, dans une réalité spéciale créée, en deux temps, par d’heureuses rencontres et l’exploration du potentiel humain et créateur de ses protagonistes. Déterminé à quitter l’école et devenir apprenti luthier à Crémone en Italie, Seiji inspire Shizuku à pleinement prendre ses passions et ambitions en main – à rédiger une histoire qui devient rapidement un roman brut, une fin en soi. Comme si la réalisation d’un destin conférait immédiatement une qualité « magique » au réel, le récit de Whisper of the Heart s’envole réellement lorsque toutes les pièces sont en places et que l’esprit (amoureux, imaginaire) de Shizuku se développe devant nos yeux. De cette romance naissante entre deux écoliers émerge un exercice créatif, brièvement mis en images grâce à la contribution non négligeable de Naohise Inoue, peintre œuvrant simultanément dans les traditions surréaliste et impressionniste et engagé ici par Ghibli en tant que peintre d’arrière-plans. Il vient étoffer l’univers imaginaire de Shizuku de son propre univers appelé Iblard avec ces sublimes paysages fantaisistes qui reviendront dans un OVA (original video animation) de 2007 intitulé Iblard Jikan, également produit par Ghibli. L’histoire de Shizuku rejoindra, par pure coïncidence encore une fois, celle du vieil antiquaire, ayant été séparé de sa femme durant la 2e Guerre Mondiale et gardant une figurine de chat surnommée « le Baron » en souvenir…
 
Kondô nous montre avec Whisper of the Heart qu’il excelle tout autant dans l’observation des mœurs, la romance de cours d’école (entre Shizuku et Amasawa, ainsi qu’entre compagnons scolaires) et le coming of age classique que dans l’évocation subtile d’un réalisme magique et d’une fantaisie planant sous la surface du quotidien; une impression découlant peut-être plus de ce que Ghibli nous a habitués à anticiper, mais également d’une brillante manipulation de l’atmosphère de ses lieux, juxtaposant ville occupée et village étrangement vide, jouant avec la lumière passant par les fenêtres, la beauté inhérente aux métiers d’arts, et ainsi de suite. Simplement, Whisper of the Heart, comme la plupart des Ghibli mieux connus et leurs oh-combien-délicieuse manipulations, convainc rapidement, inspire et étonne tout à la fois – unique indice de la direction dans laquelle le studio aurait pu évoluer dans les mains d’un disciple fort accompli, et qu’on se doit de célébrer précisément parce qu’il n’y donnera jamais de suite.
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Critique publiée le 16 janvier 2013.