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End of Time, The (2012)
Peter Mettler

Aux frontières de l'esprit

Par Mathieu Li-Goyette
À filtrer les images du temps qu'elles contiennent une heure cinquante minutes durant, Peter Mettler parvient à nous suspendre sans jamais avoir la bonté de nous faire descendre. Perchés dans le vide, ayant l'impression de tomber, mais sans jamais bouger dans l'espace, sans jamais sentir le vent lors de la chute, nous nous enfonçons dans le sable mouvant d'End of Time, l'histoire de l'Homme comme enregistreur de l'histoire de l'univers. Mettler nous amène à l'accélérateur de particules de Genève, puis dans les usines abandonnées de Detroit tout en nous présentant un Hawaïen isolé sur son île depuis une trentaine d'années. À la recherche d'un temps, au fond, jamais retrouvé, le cinéaste canadien pose une question d'une ambition terrifiante, une question qui, s'il ne peut y répondre, il peut au moins nous convaincre qu'elle n'appartient exclusivement à aucune discipline.
 
Plaques tectoniques économiques, démantèlement de l'atome et du quark, durée de la projection, transe musicale à force de répétitions, The End of Time compresse sous une seule idée maîtresse la notion du temps, ses origines, ses qualités et son hypothétique définition. Ce n'est pas un film sur la fin du monde (c'est bien The End of Time et non The End of Times), mais plutôt une réflexion à cerveau ouvert sur la fin du temps comme concept. À la manière de la silhouette humaine en chute libre pendant le générique, à l'image de cet homme jeté du haut de la stratosphère à la fin des années 50 qui ouvre le film dans une succession d'images d'archive éprouvantes, Mettler nous demande de lâcher prise sur le temps pour le sentir s'écouler entre nos doigts; être des enfants de Rousseau post-nihilistes, des romantiques à l'ère des nanotechnologies.
 
Documentariste expérimental, il manie aussi bien la prise de vue que la création d'effets psychédéliques visant à renchérir sur la transe dont ses intervenants nous parlent. Expérience à la fois intellectuelle et sensorielle, The End of Time propose la fin du temps connu comme espace de réflexion, à savoir que le temps est une donnée relative et qu'à la fin de l'humanité, la conception du temps mourra sans doute avec elle (nous retrouvions d'ailleurs un peu de ce vertige dans l'excellent documentaire danois Into Eternity). L'auteur narre des récits intimes pour révéler le passage des années plutôt que l'aboutissement vers une fin donnée. Pour Mettler, le temps est une plaque mobile, huilée et glissante qui ne parvient jamais à s'aligner complètement avec nos subjectivités, nous échappant parce qu'il n'est pas, mais surtout parce que nous lui conférons le plus important des rôles, soit celui de l'ordre de l'univers, du début et de la fin... Voilà qu'un petit film nous propose de faire table rase, et ce, non pas pour reconstruire le cours des choses dans un ordre intelligible, mais bien pour saisir que ces structures que nous croyions solides étaient tout simplement inexistantes.
 
Problème scientifique, artistique, philosophique, théologique (le jeune bouddhiste interviewé apportera une pierre touchante à cet édifice tentaculaire), le problème du temps, comme le pointe l'une des intervenantes, est qu'il est insaisissable, qu'il nous fait croire que nous pouvons y poser un point fixe et qu'à partir de là, à la manière d'un compas, une forme organisatrice parfaite pourrait se constituer. 
 
Or la nature, poursuit Mettler, n'a que faire de nos considérations et c'est cette pensée obligeant l'humilité que l'on retiendra finalement de The End of Time, celle d'un environnement qui évolue dans une autre réalité temporelle, majestueuse et élémentale, grandissant au gré des glaciations et des éruptions volcaniques. Les images de notre civilisation surexcitée s'enivrant de néons, de musique noise et de théories quantiques sont mises côte à côte avec celles d'un volcan rugissant tranquillement, laissant s'écouler un magma se faisant roche volcanique. La Terre respire donc. Plus lentement, infiniment plus lentement. Si les personnages du film tentent de prendre conscience de ce décalage à l'échelle cosmique, ce n'est enfin qu'en nous enfermant à notre tour dans notre propre subjectivité de spectateur que l'on pourra espérer sortir de la salle sain d'esprit, affichant une indifférence sur laquelle Mettler ne porte aucun jugement et à laquelle, pire que tout, il ne semble trouver aucune solution... sinon celle de faire un film sur un problème immémorial et  insolvable.
 
Mais tout ceci n'est pas aussi obscur qu'il y paraît. Sans être didactique, Mettler trouve l'essence de son discours dans un montage elliptique magnifique qui refuse la comparaison facile et rapide de plans situés à des extrêmes au profit d'une lenteur nous poussant à découvrir chacune de ses scènes, nous forçant à les creuser pour comprendre ce qu'elles cachent. Le cinéaste filme des paysages, fait de longs panoramiques se terminant sur des structures humaines et procède sans cesse dans un mouvement de caméra qui attise la curiosité, mais qui se concentre à un point tel sur l'espace qui nous entoure qu'on en vient à ressentir naturellement l'écoulement chronologique au sein même du cadre. Du désert, nous découvrons d'immenses télescopes. Du volcan se réchauffant, nous passons à la maison de plaisance avec une délicatesse qui parvient à mettre en scène les réflexions introspectives de la voix off (peu présente, mais toutefois utile à saisir quelques clés de voûte dans cette énigme que certains trouveront aride).
 
Parlant d'aridité, il va sans dire que The End of Time nécessite patience et ouverture d'esprit. Mettler, au fil de sa carrière que l'on peine encore à déchiffrer de fond en comble, est passé maître dans l'art d'un cinéma où le mélange des formes esthétique appelle non seulement à la contemplation, mais aussi à la participation active du spectateur dans un univers mystique en lequel il faut se soumettre, accepter sa propre petitesse. Ainsi, les vingt dernières minutes du film assommeront les impatients : reculant derrière ses prises de vue réelles, Mettler arrive enfin à son point d'abstraction ultime composé de collages et de superpositions dont l'ingéniosité semble héritée de la vidéo expérimentale. Comme s'il avait raconté La Jetée dans l'ordre chronologique, sa dernière séquence est hallucinée et fait tourbillonner les images de son film. La torsade temporelle n'en finit plus, nous emportant avec elle comme l'avait fait Kubrick dans 2001 : A Space Odyssey ou plus récemment Terrence Malick dans The Tree of Life, proposant une fin du monde qui viendrait lorsque l'on prendrait collectivement conscience que le temps est à la fois l'élément le plus déterminant de notre univers connu, mais aussi le seul et unique que l'on ne peut ni mesurer, ni quantifier au-delà de notre propre esprit. 
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Critique publiée le 13 décembre 2012.