L'équipe

Greenberg (2010)
Noah Baumbach

Crises d'identités

Par Alexandre Fontaine Rousseau
Certains films posent un problème critique particulier : ils semblent rendre l'acte même de critiquer inutile, s'adressant aux émotions plutôt qu'à l'intellect d'une manière si limpide et directe qu'ils rendent tout discours secondaire à la limite accessoire. Le réalisateur américain Noah Baumbach est passé maître dans l'art de fignoler de telles oeuvres. Je ne suis pas allé voir Greenberg, son plus récent long-métrage, en tant que critique de cinéma. J'y suis allé, tout bonnement, un peu gagné d'avance à sa cause - et c'est sans grande surprise que j'en suis ressorti quelques deux heures plus tard comblé : amusé et chamboulé, incapable d'en juger vraiment objectivement les qualités intrinsèques, mais convaincu d'avoir vu un très bon film. Voilà pourquoi l'écriture du présent texte m'est si pénible, que les versions et les corrections s'accumulent dans une atmosphère de frustration cumulative sans qu'exactement je sente que l'une ou l'autre capte vraiment l'esprit de Greenberg - et exprime de manière réellement tangible la raison pour laquelle cette humble petite comédie dramatique est plus que la somme de ses parties. La force du cinéma de Baumbach réside dans un ton particulier, dans une sensibilité qui dépasse le domaine du strictement cinématographique, de la forme et de l'esthétique. Cette qualité vaguement ésotérique, à la limite de l'intangible, ses trois plus récents films l'ont en commun : est-ce la mettre en péril que de tenter à tout prix de la définir, de mettre en mots précaires ce qui se ressent si naturellement?
 
Il y a quinze ans, Roger Greenberg (Ben Stiller) a raté sa chance d’être rock star. Les anciens membres de son groupe lui en veulent encore d’avoir refusé un gros contrat de disques au nom de ses principes. De son propre aveu, il vit depuis ce jour une vie à laquelle il ne s’attendait pas. C’est un homme ayant aspiré énormément qui a, en fin de compte, accompli peu. Lorsque nous le rencontrons, il sort à peine d’un hôpital psychiatrique : il retourne en Californie « pour ne rien faire », s’installant temporairement dans le domicile de son frère en voyage avec sa famille au Viêt Nam. Il revoit de vieux amis, croise à une fête une ancienne flamme (Jennifer Jason Leigh) et développe une relation amoureuse tendue et ambiguë avec une fille beaucoup plus jeune que lui (Greta Gerwig). Au fond, Roger est la suite logique des protagonistes de Kicking & Screaming, des personnages qu’a créés Noah Baumbach en compagnie de son ami Wes Anderson (pour The Life Aquatic with Steve Zissou et Fantastic Mr. Fox) ou plus encore de celui qu’incarnait Jack Black dans Margot at the Wedding : des hommes qui, au moment de vérité, refusent le passage à l’âge adulte et à la réalité qu’il implique. Certes, Baumbach n’est pas le seul réalisateur américain contemporain chez qui ce genre de préoccupations dominent. Tout un pan de la cinématographie indépendante de son pays, formatée aux attentes du public de Sundance, reprend cet archétype film après film, année après année. Même la comédie grand public semble avoir été contaminée par le modèle dans les derniers temps.
 
Ce qui distingue Baumbach des autres cinéastes opérant dans un créneau similaire au sien, c'est d'abord et avant tout la finesse de son écriture et du regard qu'il pose sur ses personnages. On sent chez lui un refus de la caricature, et de l'humour comme fin en soi, même si les protagonistes de ses histoires invitent naturellement à ce genre de raccourcis. Les scénarios de Baumbach sont drôles, et ce Greenberg l'est tout particulièrement ; mais jamais ils ne nous arrachent un rire par l'exploitation simpliste de la dimension pitoyable des humains qu'ils dépeignent. Baumbach, par compassion ou par honnêteté, se tient toujours en équilibre sur la mince ligne séparant le drame de la comédie. À titre d'exemple, on a qu'à penser à Steve Zissou, potentielle farce ambulante dont le pathos était finement déployé tout au long du film portant son nom : explorateur vieillissant, nostalgique d'un passé fabriqué de toutes pièces au fil des fictions, incapable d'assumer une paternité elle aussi inventée. Ces thèmes reviennent ici, abordés de manière réaliste plutôt que sur le mode fantaisiste propre à Anderson. Si l'humour rejaillit des situations que met en place Baumbach, c'est qu'il est élément du monde autant que la tragédie exposée - elle aussi traitée avec un doigté peu commun par un cinéaste qui, bien qu'il entretienne visiblement une certaine fascination pour la misère, refuse d'en faire l'unique raison d'être de son cinéma.
 
Drôle, Greenberg l'est réellement - et pour cause : Ben Stiller, malgré l'inégale filmographie qu'il trimballe en guise de carrière, dégage sans effort une réelle présence comique que Baumbach s'amuse à court-circuiter un peu comme il déconstruisait le personnage de Jack Black dans Margot at the Wedding. Allant par-delà la surface clownesque de ces comédiens familiers, le cinéaste expose les malaises profonds qu'ils réflètent et tournent normalement en dérision, créant de véritables humains à partir des caricatures qu'ils ont l'habitude d'incarner. On pourrait presque parler d'un « projet cinématographique » en cours, si Baumbach ne semblait pas parfaitement satisfait par le simple fait de raconter, de mettre en scène en toute transparence les vies qu'il écrit. Le projet cinématographique de Baumbach, plus exactement, tient donc à un parti pris pour un certain réalisme psychologique ; d'où l'établissement de cette mise en scène élégante, mais sans grand éclat, qui sert les personnages, mais ne leur vole jamais la vedette. Autre forme de respect que cette décision de laisser les préoccupations humaines primer sur les préoccupations d'ordre cinématographique.
 
Au fond, Baumbach cherche par des moyens simples à dire des vérités qui, trop souvent, sont répétées sans la moindre trace de véracité. Encore une fois, son histoire n'est pas neuve (au fond, quelle histoire l'est vraiment, sinon celle trop alambiquée qui ne méritait pas d'être inventée?), mais sa manière de la relater étonne par sa lucidité, sa franchise crue qui ne verse pourtant jamais du côté de la vulgarité. C'est en ce sens que Greenberg rappelle The Squid and the Whale - chronique d'un divorce où aucun coup bas ne nous était épargné, où la méchanceté banalisée s'infiltrait dans une famille en apparence civilisée. Cette cruauté insidieuse au coeur des rapports humains sert de fil conducteur à travers l'oeuvre du cinéaste ; et s'il est difficile d'ériger un discours critique pertinent à partir du cinéma de Noah Baumbach, il s'avère autrement plus facile de s'y reconnaître, de croire en ce vécu imaginé qu'il fabrique à l'aide de l'instrument cinéma. Il se dégage de Greenberg une profonde mélancolie ; le personnage qu'incarne Stiller est à la fois triste et exécrable, ses relations avec son entourage sont douloureuses, son rapport avec son propre passé est incroyablement torturé. Mais le film, fort heureusement, arrive à subjuguer cette souffrance. Baumbach accepte de mettre en scène tout ce que peut réserver la vie de déceptions et de compromis ; mais il souligne aussi, sans méchanceté, la part d'absurdité qui se cache derrière chaque drame.
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Critique publiée le 7 avril 2010.