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Looper (2012)
Rian Johnson

Violence cyclique

Par Jean-François Vandeuren
Après deux longs métrages que nous n’aurions pu imaginer plus différents l’un de l’autre, il était difficile de deviner vers quelles avenues nous entraînerait Rian Johnson avec son troisième opus. Après s’être autant intéressé à la forme et aux rouages des cinémas du passé, personne n’aurait pu penser que ce serait finalement quelques décennies dans le futur que germerait la plus récente prémisse du cinéaste américain. Mais il y a tout de même des choses qui ne changent pas au coeur de cette filmographie déjà plus qu’hétéroclite, permettant à l’artiste de suivre un parcours somme toute assez bien défini tout en s’appuyant sur des bases suffisamment solides pour poursuivre son évolution. Ainsi, Johnson s’aventure une fois de plus ici au coeur d’un milieu criminel pour le moins particulier en plus de confier de nouveau la composition de la bande originale de son film à Nathan Johnson et sa direction photo à Steve Yedlin. C’est néanmoins cette nouvelle rencontre avec un Joseph Gordon-Levitt jouissant d’une popularité et d’une visibilité de plus en plus importantes qui retient principalement l’attention, lui dont la carrière aura évidemment été grandement aidé par un certain Christopher Nolan, qui lui aura confié les séquences les plus mémorables d’Inception en plus d’un rôle clé dans The Dark Knight Rises. Il est clair que Johnson aura fortement contribué à l’éclosion du jeune acteur lors de leur première collaboration sur le fascinant Brick de 2005. De les voir retravailler ensemble - et sur un projet tout aussi impressionnant de surcroît - ne peut que nous rendre fébrile à l’idée de peut-être assister à la naissance d’une autre relation fructueuse entre un réalisateur et un interprète de grand talent.

Johnson nous transporte ainsi en l’an 2044, soit trente ans avant que le voyage dans le temps ne soit inventé. Une révolution dont les criminels de ce futur encore plus lointain auront trouvé le moyen de tirer profit en renvoyant les individus jugés nuisibles se faire assassiner dans le passé. Bref, la définition même d’un crime propre qui ne laisse aucune trace. Joe (Gordon-Levitt) est l’un de ces assassins du « présent » que l’on appelle « loopers ». Un boulot lui permettant de vivre la belle vie au coeur d’un monde dystopique baignant dans la grisaille et la pauvreté, comme il en naît à la tonne par les temps qui courent au cinéma comme dans la littérature, la bande dessinée et les jeux vidéo. Ce sera du moins le cas jusqu’au jour où Joe devra liquider son soi du futur (Bruce Willis, déjà familier avec le concept depuis sa participation au 12 Monkeys de Terry Gilliam), signifiant que son contrat est arrivé à échéance et qu’il ne lui reste plus que trente ans à présent pour jouir de sa fortune. Le hic, c’est que le Joe du futur réussira à prendre la fuite, avec comme objectif de faire la peau à un enfant qui, plus tard, deviendrait un redoutable magnat du crime et causerait la mort de sa femme. Le jeune Joe n’entendra toutefois pas lui faciliter la tâche et plutôt que de s’aider soi-même (littéralement), ce dernier se rendra à l’une des trois adresses où pourrait se trouver le bambin pour s’y attendre et terminer son contrat, et ainsi pouvoir profiter de sa retraite en comptant les années passer et en évitant d’être prématurément abattu par son employeur.

Comme c’était le cas pour Brick et The Brothers Bloom, ce n’est toujours pas tant pour l’originalité des idées qu’il avance plus que pour la façon aussi ingénieuse que créative dont il les déploie à l’écran que Rian Johnson s’impose de plus en plus comme un cinéaste visionnaire à une époque où tout semble déjà avoir été dit et fait. De ce fait, Looper se métamorphosera graduellement en une variante du The Terminator de James Cameron - la mère du bambin (Emily Blunt) que devra protéger le jeune Joe se nommant d’ailleurs Sara. Là où le réalisateur jouera particulièrement de finesse, c’est dans cette manière très articulée - nous ramenant aux méthodes employées dans Brick - dont il assumera totalement les similitudes entre les deux scénarios, présentant ces variantes d’une matière déjà existante comme les grandes lignes d’un discours profondément postmoderne. Le tout, d’abord, à travers ce brillant paradoxe dans lequel le traqueur et le protecteur seront cette fois-ci la même personne à deux étapes de sa vie. La cible à protéger ne sera pas non plus un sauveur de l’humanité comme dans le film du cinéaste ontarien, mais plutôt un futur « super-vilain », Johnson se permettant à cet égard de s’aventurer sur le terrain des comic books en abordant le thème de la mutation d’une manière tout aussi perspicace. De vives oppositions qui permettront d’autant plus à l’Américain d’amener une dimension beaucoup plus profonde et humaine à ses sujets plutôt que seulement à sa mise en situation, entre un jeune adulte voulant jouir de la fortune qu’il aura accumulée en faisant le sale boulot d’autrui, d’un homme d’âge mur voulant venger la mort de sa femme, et d’une future menace dont le sort n’en a pas encore été jeté.

C’est par de telles ramifications que Rian Johnson réussira de main de maître à faire planer une profonde ambiguïté sur les notions de loi et de morale auxquelles devront répondre tôt ou tard ses principaux personnages. Ce sera d’ailleurs à travers une résolution à la fois sensée et inévitable que le réalisateur mettra fin à ce cycle de violence en empêchant celle-ci de germer dans l’esprit d’un être encore innocent. Ce dernier fera également part d’une impressionnante logique dans le traitement d’un concept autour duquel graviteront toujours énormément de contradictions et de remises en question, lui permettant d’incorporer un nombre imposant d’idées absolument géniales à son scénario, qui mèneront d’ailleurs à quelques épisodes particulièrement graphiques et étonnamment terrifiants. Le plus réjouissant, c’est donc de voir le réalisateur prendre du galon et gagner en ambition aussi rapidement, et son entourage faire de même, eux qui sont visiblement capables de s’adapter à tous les concepts de leur initiateur, enveloppant de nouveau un scénario aussi divertissant que d’une grande intelligence d’une facture esthétique toujours aussi fascinante et stylisée. Johnson aura encore pu s’entourer d’une imposante distribution pour arriver à ses fins, dans laquelle un Joseph Gordon-Levitt méconnaissable en raison du maquillage - dont la plasticité sied bien dans ce contexte opposant luxe et décadence -, mais néanmoins solide, et un Bruce Willis toujours aussi efficace campent avec fougue cet improbable duo d’adversaires. Mais malgré un récit tout de même assez complexe, le cinéaste sera parvenu à garder les choses extrêmement simples sur le plan narratif en livrant les grandes lignes de son discours d’une manière on ne peut plus directe. Une démarche qui mènera d’ailleurs à plusieurs moments d’anthologie. Des qualités faisant de Looper une oeuvre aussi dense qu’accessible, et certainement la plus maîtrisée du cinéaste à ce jour.
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Critique publiée le 28 septembre 2012.