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Brick (2005)
Rian Johnson

Noir dans le vrai sens du terme

Par Jean-François Vandeuren
Le film noir est probablement le genre cinématographique le plus mal cité qui soit. Le problème, c’est que de plus en plus de spectateurs et de membres de la presse se réfèrent à ce terme pour décrire une impression, cette sombre atmosphère dans laquelle nous immerge une production donnée, qu’il s’agisse d’un drame ou d’un film de genre, plutôt que pour parler des caractéristiques de son scénario. Or, l’essence du film noir, dont les récits tournent généralement autour d’un enquêteur se retrouvant au coeur d’une affaire beaucoup plus complexe qu’il n’aurait pu l’imaginer, repose sur une série de codes et de schémas narratifs extrêmement précis - lesquels n’auront évidemment pas été épargnés par le passage du temps. Ainsi, si les traits on ne peut plus classiques de ce type d’intrigues auront déjà servi de bases à un nombre incalculable d’oeuvres aussi mémorables qu’intemporelles, ceux-ci s’avèrent désormais plus que propices à la déconstruction. Une idée qui aura été remarquablement exploitée par les frères Coen depuis près de trois décennies, leurs noms venant d’ailleurs immédiatement en tête aujourd’hui lorsque nous traitons du genre. Le Britannique Christopher Nolan aura également proposé une savante manipulation de ses conventions avec son fameux Memento au début des années 2000. Pour son premier long métrage, l’Américain Rian Johnson aura préféré retourner aux origines du genre pour édifier une trame narrative beaucoup plus conventionnelle dont il s’assure de mettre les rouages toujours bien en évidence. Mais ce qui rend la prémisse de Brick réellement intrigante, c’est la façon dont son instigateur aura su resituer cette bonne vieille histoire impliquant brigands et un « homme de loi » aussi persévérant que désabusé dans le quotidien d’étudiants d’un high school californien.

Brick s’amorce tandis que Brendan (Joseph Gordon-Levitt) pose son regard sur le corps inerte de son ex-copine, Emily, gisant au milieu d’un canal. Nous reviendrons ensuite deux jours en arrière, au moment où l’adolescente, visiblement paniquée, aura contacté Brendan, laissant couler quelques parcelles d’information qui sembleront plus ou moins pertinentes sur le coup, mais qui piqueront tout de même suffisamment la curiosité du protagoniste pour l’inciter à mener sa petite enquête. L’initiative prendra évidemment un tout autre sens lorsque le jeune homme retrouvera Emily morte quarante-huit heures plus tard. Brendan devra dès lors jouer ses cartes du mieux qu’il peut afin de remonter jusqu’aux individus responsables de ce crime odieux. De fil en aiguille, en brassant la cage de tous les individus susceptibles de lui fournir des réponses et en recevant en retour sa part de raclées, Brendan réussira à infiltrer l’organisation du « Pin » (Lukas Haas), un dealer local à qui Emily se serait vraisemblablement frottée. Le tout tandis que la séduisante Laura (Nora Zehetner), qui pourrait bien être plus impliquée qu’elle ne le laisse paraître, cherchera par tous les moyens à attirer l’attention du personnage principal. Il sera dès lors on ne peut plus clair que l’intrigue proposée par Rian Johnson tirera ses nombreux mystères d’une imposante toile de connexions où chacun tentera de cacher son jeu du mieux qu’il peut tout en se servant de quelqu’un d’autre pour arriver à ses fins. Les premières qualités qui ressortiront du présent exercice seront d’ailleurs la rigueur, l’assurance et la cohérence avec lesquelles son maître d’oeuvre aura su faire évoluer pareille prémisse, parvenant toujours à garder le spectateur dans le noir quant à la suite des événements avec une simplicité d’autant plus étonnante.

Une grande partie de la réussite - ou de l’échec - du film de Rian Johnson reposait évidemment sur la façon dont ce dernier allait être en mesure de situer sa démarche esthétique entre la nécessité d’accorder une importance accrue au style et la retenue qui l’empêcherait d’en faire trop. Le cinéaste immergera d’emblée le spectateur dans les ambiances glauques et énigmatiques dans lesquelles baignent habituellement ce genre d’intrigues, elles qui seront parfaitement rehaussées par les élans subtils, mais néanmoins mémorables du compositeur Nathan Johnson, qui ponctuera tout aussi efficacement l’évolution du récit comme des relations unissant et/ou divisant les différents personnages. Le rythme du film - déjà réglé au quart de tour - est également rehaussé par la précision extrême avec laquelle les interprètes livrent leurs répliques ainsi que par la teneur des mots qui les composent. Johnson semblera d’ailleurs toujours conscient des limites de son concept - imposées par le choix du milieu étudiant comme toile de fond et le niveau de maturité que nous nous attendons à retrouver chez des individus d’un tel âge. Le réalisateur sera heureusement parvenu à rendre son univers tangible tout en tirant allègrement profit d’un tel décalage. Ainsi, une séquence opposant Brendan à l’un des dirigeants de l’école - que le cinéaste accentuera par une utilisation marquée de la contreplongée - rappellera instantanément les scènes de confrontations classiques entre un détective et le chef de police. Ce déphasage permettra d’autant plus à Johnson d’accentuer l’impression d’étrangeté inhérente à son scénario. Cela explique que le projet dans son ensemble fonctionne finalement aussi bien, demeurant toujours fidèles aux codes du film noir au coeur d’un univers qui ne tourne tout simplement pas rond, et ce, autant lorsque observé de l’intérieur que de l’extérieur.

Projet pour le moins audacieux pour un premier long métrage, Brick se révèle l’oeuvre d’un jeune prodige qui aura su miraculeusement fusionner toutes les idées qu’il désirait mettre en scène - même si celles-ci n’allaient pas forcément ensemble - en faisant preuve d’une intelligence et d’une ingéniosité n’ayant d’égale que l’étonnant respect des conventions qui aura guidé ses moindres élans. Un exploit de plus en plus rare que l’Américain sera parvenu à réaliser avec un sérieux ne restreignant jamais l’essence de son film, contribuant même, à l’opposé, à renforcer l’atmosphère si pesante et volatile à la fois émanant de chacun de ses rouages. Un méthodisme qui se fera également sentir dans ce traitement des plus rafraîchissants d’éléments on ne peut plus typés et dans la composition de décors et de costumes témoignant avec tout autant de force de cette improbable conjugaison de la réalité du présent et de la fiction du passé. Nous penserons à cet égard à la brochette de personnages récupérant habilement les traits classiques du détective tenace, de l’acolyte surdoué, du chef de clan, du dur à cuire, et des différents personnages féminin, de la victime à la femme fatale en passant par l’ensorcelante spider-woman. Ces derniers sont campés par une distribution aussi intense que juste, menée par un Joseph Gordon-Levitt en pleine possession de ses moyens dans l’un de ses premiers rôles d’envergure. Le cinéaste signe ainsi un exercice d’une grande élégance faisant part d’une compréhension sidérant des mécanismes d’une formule éculée, lui permettant d’en appliquer les codes à la lettre tout en leur octroyant un second souffle en se tournant autant vers le passé que le présent et l’avenir. Une première carte de visite fascinante en tous points qui aura aussitôt fait de Rian Johnson l’un des nouveaux auteurs américains à surveiller de très prêt.
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Critique publiée le 26 septembre 2012.