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Equinox Flower (1958)
Yasujirō Ozu

De la couleur

Par Alexandre Fontaine Rousseau
Est-il encore utile de répéter ce cliché voulant qu'Ozu tourne toujours le même film? Que les mêmes éléments, assemblés presque toujours dans le même ordre, y trouvent leur illustration presque toujours dans ce même cadre devenu iconique au fil des réitérations? Ozu, plus que tout autre auteur de cinéma, se résume aisément. Rapidement. Pourtant, il est peut-être de tous les grands cinéastes celui qui exige le plus de temps de la part du spectateur. Pour comprendre Ozu, il faut s'imprégner de lui. Son cinéma est un rythme, une sensation, qui trouve son sens dans la répétition, plus précisément dans la résonance intime que crée cette répétition. Dès lors, toute rupture relève dans ce micro climat tempéré de l'événement.

On en dénote deux, majeures, qui viennent transformer le régime esthétique strict de l'auteur profondément sans pour autant bouleverser son regard: l'apparition du son avec Le fils unique, en 1936, et celle de la couleur en 1958 dans Fleurs d'équinoxe. Dans les deux cas, on note qu'Ozu résiste un certain temps au progrès technique - qu'il s'approprie ces révolutions avec un certain décalage, comme s'il hésitait à s'y intéresser. Hésitation récompensée par la maîtrise incomparable avec laquelle le réalisateur intègre ces ruptures à sa mise en scène de la continuité. Ozu, en laissant enfin parler ses personnages, devient l'un des plus minutieux orfèvres du timbre sonore. La voix s'impose comme texture feutrée, apaisante.

De même, l'émouvante couleur de ses dernières oeuvres n'a rien du détail gratuit, ornemental, que critiquent les puristes de la photographie en noir et blanc. Elle s'intègre naturellement  une sensation d'ensemble, délavée et vive à la fois. La couleur d'Ozu est singulière, aussi paisible qu'éblouissante. Elle respire la vérité tout en étant irréelle, habitée par une grâce surnaturelle qui en fait l'expression sincère d'une vision subjective du monde plutôt qu'une simple captation objective de sa surface. D'où la prédominance de couleurs très pures, de ces rouges et de ces bleus contre lesquels peuvent éclater les blancs les plus francs, les noirs les plus profonds: des affects directs, qui s'adressent à l'âme autant qu'à l'oeil.

Dans Fleurs d'équinoxe, la couleur dominante est ce rouge vibrant qui s'affirme dès le générique immédiatement familier : rouge de fleurs sur les robes, des roses sur les tables, d'une bouilloire qui s'imprime dans notre mémoire même si elle n'est à l'écran que quelques précieux instants. L'expérience sensorielle absorbante que constitue l'écoute d'un film d'Ozu ne découle pas exclusivement de cet art très précis de l'équilibre dont il fait la démonstration. Non seulement maître de l'harmonie, le cinéaste s'avère aussi virtuose de la dissonance. Elle fait office chez lui de fractionnement à même la constance. Cette permanence homogène autour de laquelle s'organise l'aura de son cinéma abrite une prolifération d'atomes discordants qui se complètent à l'écran malgré leurs divergences apparentes.

Tout comme le faisaient déjà les motifs, le dialogue entre les couleurs amplifie cet immuable leitmotiv du fossé entre les générations qui obsède Ozu. À la chaleur organique des teintes traditionnelles est opposée l'éclat électrique des néons, comme les lignes simples et sévères de la ville se tracent en décalage par rapport au dense raffinement des textures du domicile familial que le cinéaste filme depuis toujours avec révérence. Sensible comme nul autre à l'organisation de l'espace, à l'orchestration des éléments à même celui-ci, Ozu perçoit la modernité tel un choc esthétique transformant l'aspect perceptible du réel autant que comme une mutation des mentalités et des comportements sociaux.

Dans sa conception symphonique de l'image, Ozu fait preuve d'une modernité sidérante. Minimalisme, sérialisme, ambiance: il y a dans la musicalité de son cinéma tous les principes de la composition savante de la deuxième moitié du XXe siècle, même si on pourrait penser qu'au contraire, comme auteur, il se range systématiquement du côté de la tradition. Mais, avec l'avènement de la couleur justement, on sent comme un glissement vers l'autre génération. L'arrivée de la couleur est aussi l'amorce d'une période finale pour Ozu, où le ton plus rétrospectif et nostalgique se mêle à une acceptation tout à fait honnête de cette modernité qu'il a en quelque sorte métabolisée. Après tout, ses images, loin de la dépeindre comme hideuse, en soulignent plus simplement la différence - sa beauté autre.

Mais qu'en est-il donc de l'histoire? Comme à l'habitude, elle tient de l'anecdote et fait à plusieurs égards écho aux autres qu'a déjà racontée le cinéaste : des parents veulent marier leur fille, qui quant à elle, s'intéresse à un autre. Autour de ce canevas commun, ce sont les réactions qui varient et les rapports de force qui changent - et encore! On a souvent l'impression que le patron est suivi à la lettre, d'un film à l'autre. Fleurs d'équinoxe, toutefois, marque un renversement de la tendance: ce sont les enfants qui paraissent enfin raisonnables, tandis que les parents, conscients que les temps changent, s'accrochent à des idées en lesquelles ils ne sembles croire qu'à moitié. Le père admet que le «le romantisme est une bonne chose de temps en temps», mais refuse que sa fille «trouve le bonheur par elle-même».

Avec un sens fin de la dérision, Ozu, dont il ne faut pas oublier l'humour intrinsèque, démontre progressivement que ces valeurs d'autrefois que défend le père n'ont plus d'autre enracinement que l'habitude, plus d'autres expressions qu'un folklore évanescent. Lors d'une réunion avec ses anciens camarades d'école, il se remémore, par l'entremise d'une chanson qu'oublient lentement ceux qui la connaissaient, ce Japon qui mourra avec eux. Un autre prendra sa place. Tant pis. Tant mieux. Ainsi va la vie. Admettant qu'en fin de compte il n'a rien contre l'homme qu'a marié contre son gré sa fille, le père donne ce conseil à la fille d'un ami: «Sois heureuse, et ta mère le sera aussi». Cette pensée contient, à elle seule, toute la sagesse que professe le cinéma d'Ozu dans les dernières années de son existence. Les principes ne devraient jamais empêcher les humains d'être au monde comme ils l'entendent.  
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Critique publiée le 21 août 2012.