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For Love's Sake (2012)
Takashi Miike

Intermission

Par Mathieu Li-Goyette
« Me dire d'arrêter? Je préférerais mourir », chante le héros de manga bien connu Makota dans une séquence d'ouverture impressionnante. À mi-chemin entre West Side Story et les films de yakuzas de la Toei (studio chez qui Takashi Miike produit ce For Love's Sake), son dernier-né ou l'avant-dernier - le temps d'écrire ces lignes, il en aura probablement fait un autre - est une ode à l'endurance du cinéaste capable de tout, même de la comédie musicale et des chorégraphies. Se prêtant au jeu de l'adaptation en prises de vue réelles d'une bédé japonaise, For Love's Sake est un bonbon irrévérencieux pour les amateurs du genre, mais une platitude décevante pour les autres confrontés à une première heure cadencée à merveille, puis d'une deuxième ennuyante ayant complètement oublié que le pari, c'était d'abord de faire une comédie musicale.

Mais For Love's Sake n'est pas un mauvais film pour autant, car sa manière d'injecter régulièrement du fantasque dans sa mise en scène et ses numéros (par du bruitage sonore « cartoonesque », des plans de caméra qui auraient été gênants autrement, des palettes indécentes de lumière) se coupe - comme on couperait du lait avec du whisky pour soulager le cinéphile en pleurs - avec des staccatos de réalisme cru, si cru que la rencontre de ces contraires fait rire. Ainsi, le numéro haut en frasques de l'intello de la classe se clôt par un abrupt retour à la réalité le voyant faire ses simagrées au sein de ses camarades. Celui des parents bourgeois, lui, s'occupe de présenter la richesse de la famille d'Ai tout en démontrant la folie d'un monde étouffé par le confort. Alliant la fantaisie au réalisme dans la chorégraphie, Miike ne met pas en scène ses numéros dans un décor en carton impossible, mais bien dans une réalité laide et sans espoir.

Or, le problème de Miike et de nombre de ses oeuvres, c'est qu'ils conservent une seule et même idée deux heures durant. Coupable de paresse intellectuelle, sa fainéantise d'homme talentueux (car il l'est, sans aucun doute) est son plus grand défaut, mais aussi le secret de sa longévité et de sa productivité sans pareille. Sa vision d'iconoclaste inépuisable est sa force, mais sa hâte de tourner est sa faiblesse : à mi-chemin d'un film, il pense au prochain, même à l'autre qui suivra ce prochain et trouve le moyen de s'ennuyer dans son propre tournage. N'ayant jamais le temps d'élaguer correctement son sujet, il en fait des formes informes qu'il nous lance au visage.

C'est ainsi que l'histoire d'un jeune rebelle de la rue rencontrant dans sa jeunesse une jeune fille bourgeoise échoue à trouver des échos au fil des quelques 130 minutes du film. Rebondissant sur des personnages secondaires individuellement intéressants, mais collectivement confus, For Love's Sake est fier de sa galerie d'archétypes (l'intello, la chef de gang, la femme fatale, le parrain mafieux à l'allure Patrick Swayze) et cherche les meilleures manières de les faire interagir entre eux. Y parvenant aussi souvent qu'il échoue à la tâche, Miike en oublie les multiples métaphores qu'il souhaitait d'abord mettre en scène (les riches et les pauvres, les écoles privées et publiques, les gangs féminins et masculins) et même les hommages qui motivaient ses premières séquences (à Suzuki, à Fukasaku et ses Yakuza Papers tout comme à toutes ces images de dames langoureuses chantant de la pop dans un bar miteux et auréolé de néons du district de Kabukicho à Tokyo) au profit d'une simple suite interminable de scènes d'action et de dialogues à la limite du fonctionnel.

Mais nous voilà au coeur du problème de Takashi Miike, cette « fonctionnalité », cette manie qu'il a de constamment dénicher l'effet le plus près de sa caméra, de son scénario, cette habitude qu'il a, une fois les éléments originaux de ses films mis en place, de ne plus progresser en cherchant de la cohérence sur plusieurs niveaux (une genre de verticalité chère aux meilleurs auteurs, ceux capables de débloquer de nombreuses significations d'un seul geste), mais bien d'avancer pour avancer sur une horizontale évidemment trop prévisible. Espérant stimuler nos sens, mais rien au-delà de ces derniers, sa quête d'effets le rend cousin d'un chien enragé qui ne saurait plus quoi faire de sa proie lorsque prise entre ses crocs. Prenant goût à sa propre bave, Miike aime gruger son os quelques films durant pour finalement nous en montrer la moelle, un projet sur six (le fil de fer d'Audition aux taillades de Ichi the Killer jusqu'aux dégaines si fluides de Sukiyaki Western Django). Il aime gruger pour se développer et se faire les dents, mais aussi parce qu'il s'épargne ainsi l'effort de raconter de bonnes histoires et se libère finalement du joug de l'inspiration. Qu'il soit inspiré ou pas, Miike tourne sans cesse, car il connaît par coeur le manuel d'instructions de l'efficacité cinématographique. C'est peu pour lui, mais énorme pour nous.

L'accumulation de métaphores et de symboles sociaux crée de l'allégorie - la figure de style préférée de ce cinéaste-univers -, mais l’empilage d'allégories, lui, crée du n'importe quoi.

Ce n'importe quoi, direz-vous, est la force de son cinéma, car au sein du chaos qu'il invente par sa manière même de filmer - en grinçant des dents, on le nommerait le Pollock du cinéma de genre - il nous emporte dans un délire collectif. Mais le plaisir de l'aléatoire se termine là où le chaos ne sert plus, où toute cette tempête d'idées et de couleurs aveuglantes se clôt dans une scène mélodramatique aussi surprenante qu'elle sauve l'ensemble d'une déception inattendue. For Love's Sake n'est pas un mauvais film, mais bien une récréation un peu trop longue pour le grand Miike, l’une de ses nombreuses inspirations amusantes, mais tout autant oubliables que le furent Yatterman et Ninja Kids!!!. Des inspirations qui le reposent, qui lui permettent de se préparer à sa prochaine grande oeuvre, sa grande expiration. Certains prennent des vacances. Miike, lui, fait des films moyens pour se la couler douce, mais des films tout de même et, qui plus est, des films divertissants.
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Critique publiée le 20 juillet 2012.