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Omertà (2012)
Luc Dionne

Visages plus ou moins familiers

Par Jean-François Vandeuren
Après Lance et compte en 2010, voilà qu’une autre série télévisée québécoise fait le saut au grand écran avec le mandat non négligeable de tirer son épingle du jeu au cours d’une saison estivale particulièrement chargée. Notre cinéma aura ainsi laissé de côté la traditionnelle comédie grand public qu’il nous sert systématiquement chaque année au début de l’été pour laisser toute la place au thriller policier, genre avec lequel la population de la belle province a également beaucoup d’affinités. Là où la production comportait toutefois un certain risque, c’était à savoir si, en sortant des boules à mites une franchise dont la dernière saison remonte tout de même à 1999, l’auditoire répondrait à l’appel en aussi grand nombre que par le passé. D’un autre côté, nos voisins du sud ont déjà fait bien pire dans l’exploitation commerciale du sentiment de nostalgie qui habite de plus en plus les spectateurs en ne se gênant pas pour se servir du médium cinématographique pour revisiter certaines sources de divertissement vieilles de près d’un demi-siècle. La différence dans le cas d’Omertà comme de Lance et compte, c’est que le public était appelé à renouer avec quelques visages familiers plutôt que de voir de nouveaux interprètes venir prêter leurs traits à des personnages rendus célèbres par d’autres membres de l’Union des artistes. Nous retrouverons ainsi l’ex-policier Pierre Gauthier (Michel Côté), désormais à la tête d’une compagnie spécialisée dans la surveillance électronique, alors qu’il sera mandaté par le ministre de la justice d’épauler une opération visant à mettre la main au collet d’un parrain de la mafia italienne (René Angélil), lequel serait vraisemblablement impliqué dans un très gros coup.

Le sentiment que nous éprouverons au cours du visionnement du film de Luc Dionne, c’est de nous retrouver devant une nouvelle saison de la populaire série créée par ce dernier au milieu des années 90, laquelle aurait été condensée en un spectacle d’un peu moins de deux heures plutôt qu’étalée sur une douzaine d’épisodes. Une impression typique de ce genre d’entreprises qui permettra dans un premier temps à Dionne d’effectuer une entrée en matière tout ce qu’il y a de plus expéditive sans avoir à s’encombrer des présentations d’usage. Cette nouvelle enquête marquera néanmoins l’introduction de nouvelles figures, campées ici par un bassin d’interprètes pour le moins hétéroclite pour un tel projet, allant d’Angélil à Stéphane Rousseau en passant par Rachelle Lefevre et le toujours efficace Patrick Huard, l’homme à tout faire du show-business québécois ayant déjà prouvé qu’il était tout à fait apte à se retrouver à la tête d’une production dramatique à grand déploiement. Là où le présent exercice se révèle toutefois beaucoup moins fonctionnel, c’est dans le rythme particulièrement rapide auquel il enchaîne ses péripéties, n’accordant pas toujours le temps nécessaire à une séquence pour lui permettre d’avoir une résonnance autrement plus significative avant de nous faire passer de manière tout aussi hâtive à la suivante. C’est ici que les rouages du septième art seront rattrapés par ceux de la télévision tandis que les inévitables fausses pistes sur lesquelles sera lancé le spectateur seront résolues avant même que ce dernier ait la chance d’être pris par surprise. Bref, si nous ne pouvons accuser Omertà d’être un film incomplet, le scénario de Luc Dionne paraît néanmoins inabouti.

La cause réelle d’un tel manque à gagner n’émane pourtant pas du fait que le présent exercice n’ose pas franchir la barre des deux heures, chose dont on l’en remercie grandement, d’ailleurs, alors que nous aurons souvent été confrontés ces dernières années à des artisans qui auront tenté d’utiliser pareil stratagème pour conférer un certain effet de grandeur à leur production, mais sans nécessairement être en mesure de justifier pleinement une durée aussi excessive. À l’opposé, Omertà fait plutôt un usage maladroit de son temps d’écran en accordant trop d’importance à certains détails là où ces précieuses minutes auraient dû être utilisées pour approfondir l’univers du film comme sa mise en situation et définir davantage des personnages tout aussi unidimensionnels. Le problème dans ce cas-ci, c’est que les moindres éléments du scénario de Luc Dionne ne semblent avoir d’attache qu’à l’enquête en cours, les sujets de ce dernier n’occupant au final qu’une simple fonction dramatique indispensable à la progression de l’intrigue. Le cinéaste propose du coup un spectacle remplissant suffisamment son mandat de thriller policier ne cherchant guère à s’élever plus haut que sa forme la plus rudimentaire, laquelle, par définition, paraît parfois beaucoup trop désincarnée. Ainsi, malgré une interprétation assez convaincante de la part de l’ensemble de la distribution, notamment d’un Patrick Huard particulièrement habité et d’un René Angélil faisant un usage étonnant de la personnalité froide et faite de peu de mots de son alter ego, il deviendra rapidement difficile d’éprouver la moindre sympathie pour des personnages qui, beaucoup trop souvent, se révéleront les artisans de leur propre malheur.

Le film de Luc Dionne fait néanmoins part à l’occasion de certains élans fonctionnant exactement comme nous pouvions nous y attendre tout en réussissant à utiliser à bon escient quelques-uns des nombreux clichés qu’il met en scène, en particulier en ce qui a trait à la traditionnelle histoire de cet agent double incarné par Huard dont nous douterons de plus en plus de l’honnêteté. Autrement, Omertà s’avère une entrée relativement prudente, mais tout de même respectable, au coeur d’un cinéma québécois cherchant à diversifier sa production de films grand public au-delà de la comédie et du drame familial. Mais à l’image de bon nombre des tentatives les plus récentes à cet effet, le présent opus affiche lui aussi un retard considérable sur le reste de la production mondiale de ce type de divertissements, ne se contentant trop souvent que de recréer avec moins de vigueur ce que les Américains faisaient déjà il y a plus de dix ans. La direction photo de Bernard Couture et la réalisation de Luc Dionne font ainsi le travail tandis que certains dialogues plutôt douteux ont tendance à nous faire décrocher au moment le moins opportun et que les compositions électro-rock répétés à outrance de Michel Cusson ne font pour leur part qu’amplifier cette impression de désuétude. Si Omertà se situe évidemment très loin de la médiocrité du Lance et compte de Frédérik D’Amours, ce n’est néanmoins pas avec une telle production, aussi efficace puisse-t-elle être par moment, que le cinéma québécois réussira à passer à la prochaine étape dans la production de ce genre d’intrigues, pour laquelle il lui reste toujours à développer une identité qui lui est propre.
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Critique publiée le 11 juillet 2012.