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Brave (2012)
Mark Andrews et Brenda Chapman

Braver la tradition

Par Mathieu Li-Goyette
Brave est un mauvais Pixar, mais un bon Disney. Ne jurant plus que par sa technique et sa marque, le studio qui a su relancer le film d'animation pour enfants dans les années 2000 n'était premièrement parvenu à le faire qu'en établissant un tout nouveau style dans les années 90. Et c'est ce style, ce style narratif qui fit sa particularité. Car qu'est-ce que Pixar au-delà de sa technique?
 
Pixar, c'est d'abord un amour inconditionnel du style hérité de sa première compagnie mère : Apple. Une passion du design si forte qu'elle se plaisait, en animation numérique, à synthétiser le quotidien pour nous le rendre par la suite comme embellie d'une simplicité qu'on percevait ailleurs comme un manque de finition. Pixar, comme Apple, a imaginé le monde en le restituant à son état de concept... pour l'y laisser à cet état de concept. Ainsi les jouets se sont animés avec peu de texture, peu de cheveux et de poils à faire voler au vent non seulement parce que les ordinateurs n'en avaient pas encore la force de calcul, mais bien parce qu'il fallait simplifier le réel pour le redonner à voir aux spectateurs.
 
Aux jouets se sont succédé les cauchemars, les super héros, le robot recycleur de notre consumérisme cannibale, mais toujours, toujours Pixar a su modeler le quotidien en l'animant, en innovant par son expertise technique d'une part, mais surtout dans le champ du discours d'autre part : l'idéologie pixarienne prêche la préciosité et le partage, mais aussi la fragilité de ses personnages cassables ou, tout à l'opposé, invincibles. Le studio nous mettait face à un monde s'écroulant sous le poids du cynisme, une tare dont on pouvait s'échapper par en haut – Up –, mais voilà que la maison de la création, au sommet le temps d'un dernier grand film – Toy Story 3 – est redescendu et a atterrit dans la cour arrière du géant Disney qui, en venant de confirmer l'assimilation créative du studio, tourne une belle page du cinéma d'animation grand public.
 
Alors que Pixar parvenait à isoler des objets conventionnels une plasticité comique, un potentiel cartoonesque – c'était bel et bien la signification de sa lampe-logo symbolisant aussi son premier court-métrage –, Disney comme tous les autres majors s'étant essayés à l'animation numérique (de Dreamworks à la Paramount) envisageait l'animation numérique comme une technique plutôt qu'une forme d'art en soi. Brave marque donc la première plongée dans un univers passéiste pour Pixar, un environnement où le quotidien n'est plus et où la fragilité fait place à la bastonnade dans un beau film insipide qui ne résonne nulle part où le studio faisait autrefois ses gammes. C'est un changement drastique vers un monde disnéen de princesse, de châteaux et de mauvais sorts tous brassés à la sauve vikigno-écossaise; le studio adulé joue aujourd'hui les transfuges et c'est aussi subtil que les kilts de Brave sont de l'ordre du déjà vu (et tous leurs gags de derrières nus).
 
Pourtant, la chute était prévisible. Dès sa prémisse, Brave aurait dû rebuter les créateurs de Wall-e, Up et Toy Story 3, trois œuvres dont l'efficacité reposait sur une introduction impeccable. Du silence probant des deux premiers, le troisième fit dans le touche-à-tout et le blockbuster grandiloquent alors que Brave, ne trouvant rien de mieux qu'une fillette tirant à l'arc pendant un pique-nique, se contente de sa situation fantastique sans jamais que cette fantaisie puisse s'étendre à la réalisation. Devenant fonctionnelle, celle-ci ne parvient pas non plus à rendre crédit aux cheveux de l'héroïne ou à la moustache de son père : blasée, la mise en scène oubli de s'émerveiller. Et qu'y a-t-il de plus important, dans le film pour enfants, que l'émerveillement?
 
Cela vient peut-être du fait que l'héroïne s'émeut à peine des feux follets qu'elle croise ou de la sorcière qui transforme sa mère castratrice en ours. C'est même peut-être que ces créatures forestières et que cette métamorphose n'ont, au fond, rien d'extraordinaire!
 
Ce qui se veut extraordinaire dans Brave, ce sont les personnages et à commencer par la brave Merida, l'héroïne aux caprices de garçon qui souhaiterait tirer à l'arc plutôt qu'apprendre le tricot. Genre de Mulan, mais sans le subterfuge célèbre de la Chinoise, la petite rouquine espère échapper aux fiançailles obligées par la tradition du royaume. Mécontente de la tournure des événements, elle demandera à une sorcière cette malédiction qui fera basculer le film dans le fameux registre animalier si cher à Disney. Une fois qu'on aura compris que le salut de la mère passera par la réparation d'une courte pointe précédemment abîmée par un excès de fierté de la part de la petite, Brave se fait téléguider nonchalamment jusqu'à sa finale insignifiante où la filiation mère-fille est rétablie.
 
On pourrait penser qu'il y a là le récit d'une jeune femme forte qui ne concédera rien aux hommes (capable de tirer à l'arc à dos de cheval, elle est aussi apte à coudre au galop), mais la féminité forte de Merida fait rapidement place à l'aventure et à sa relation difficile avec sa famille. S'abandonnant dans une quête de réconciliation qui manque dangereusement de rythme en se contentant d'explorer un univers dont on nous montre la facette la plus prévisible – laissant du coup dans l'ombre ce qui se serait avéré réellement intéressant –, le pari de l'héroïne féminine forte aurait été plus audacieux que celui de la reine en détresse secourue par la princesse chevaleresque. Brave aurait abouti en comédie de mœurs désopilante: imaginons le château restreignant sévèrement restreint le personnage et la structure dramatique s'accommodant du quotidien comme toile de fond. Nous aurions eu affaire à un véritable Pixar, mais c'est en bravant la tradition – la sienne qui plus est – que le studio et son dernier-né sont tombés dans une autre coutume, celle de la moyenne très moyenne des films d'animation commerciaux, ne démontrant de plus qu'eux qu'une poignée de passages brillants et qu'une technique phénoménale.
 
Mais qu'est-ce qu'une technique dans une forme foncièrement technocratique? Pas grand-chose si elle fait fit du récit, si elle sert uniquement la prouesse et non plus le sens de la narration. C'est en racontant les plus belles histoires pour enfants (et adultes) que Pixar s'est forgé une réputation. Pas en reprenant la fable mille fois contée d'un empire vieillissant et dont les idées inédites ne sont plus que l'ombre de son prestige d'antan.
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Critique publiée le 28 juin 2012.