L'équipe

Toy Story 3 (2010)
Lee Unkrich

« I’m a poor lonesome toy »

Par Mathieu Li-Goyette
Lorsque les jouets se sont tus il y a de ça déjà onze ans, l’ordre avait été rétabli dans un diptyque où Woody, Buzz et autres compagnons de plastique étaient venus à bout de l’empereur Zorg. Rien ne laissait présager une suite ou, du moins, aucune suite de l’acabit de ce troisième volet. Les jouets ne vieillissant pas, la porte de sortie de Lee Unkrich (coréalisateur du deuxième volet et, par la suite, de Monster, Inc. et Finding Nemo) a été de faire vieillir Andy, petit garçon propriétaire des joujoux depuis le premier épisode. Nous revenons donc dans le premier grand univers de Pixar, sa première franchise, l’espace de ses premiers longs métrages qui, depuis 1999, ont effectivement prouvé à Lasseter et ses sbires que la voie de l’indépendance était celle à suivre pour révolutionner les critères d’excellence du film d’animation par images de synthèse. Depuis, la compagnie a été vendue à Disney, mais c’est une autre histoire… qui, pour une fois, recroisera la nôtre.

Dès la bande-annonce, « Disney-Pixar » est annoncé dans les grosses lettres jaunes bordées de bleu - police d’écriture attachée au nom même de la série Toy Story - et le montage des extraits rappelle soudainement la chimie économe « disneyenne ». On remplacerait les plans par des comédiens et l’effet serait identique à celui d’un Enchanted ou d’un Pirates of the Carribean. La formule est lancée, ce Toy Story 3 sera l’aventure la plus « épique » du studio.

Mais il n’en est rien. Car Unkrich, à la différence de ses prédécesseurs responsables de Wall-E et Up, n’étale jamais la spécificité de son génie, ne joue pas à la devinette et se contente tout bonnement d’actualiser un espace bien connu - la « chambre » - et ses acteurs qui n’ont pas pris une ride - les « jouets » incarnés par les « vieux » Tom Hanks, Tim Allen et autres. Dès la première séquence, le thème est lancé, car si le premier volet nous amenait à la découverte de la technique Pixar, le deuxième explorait le passé de cosmonaute « star warsien » de Buzz, le troisième et dernier (du moins, c’est ce que nous laisse croire sa fin) s’ouvre sous le soleil de l’Ouest américain : western et cavaliers seuls se fusionnant à l’horizon reviennent. Andy a grandi, nous aussi et comme si le « space opera » ne suffisait plus aux spectateurs ayant grandi, le western viendra inculquer la bonne morale à ces êtres maintenant capables de morale. Et comme la filiation Lucas-Kurosawa-Ford l’a appris à plus d’un, remonter aux sources de l’odyssée intergalactique, c’est remonter aux sources de la conquête de l’Ouest.

Encore là, rien de neuf. Pixar s’est fait un devoir de faire graviter ses histoires autour de concepts moraux au goût de toutes les générations en les évoquant à la fois de façon comique et référentielle. Et cette dite première séquence fonctionne de la même manière. Western d’un côté, burlesque « keatonien » de l’autre, les personnages (le T-Rex, le chien à ressort, M. et Mme Patate, les martiens à trois yeux, etc.) utilisent des façons aussi nombreuses de divertir que leur nombre lui-même. Pour faire fonctionner la vieille recette Toy Story à l’ère du nouveau summum Wall-E, Unkrich est donc contraint de présenter ces vieux-nouveaux jouets à un jeune et vieux public avec la fibre de la nostalgie. Et quel genre plus nostalgique que le western?

La parenthèse westernienne étant terminée (je vous le promets, nous n’y retournerons plus), les jouets récemment abandonnés par un Andy à quelques semaines de son départ pour le campus universitaire devront survivre dans une garderie où, par mégarde, la mère de l’enfant les a envoyés. Prisonniers de l’aile des jeunots en bas âge fracassant les protagonistes contre des coins de table, bavant sur leurs articulations et perdant tous les petits morceaux de M. Patate, les héros sont rapidement séparés de Woody, lui, emporté par une fillette prenant grand soin de ses compagnons animés. Suite de quiproquos prenant toute la moitié de l’oeuvre, la structure classique d’Unkrich laisse à de nouveaux venus l’occasion de prouver leur valeur. Ken et sa Barbie, mais aussi l’ourson maléfique rose renouvellent la palette de possibilités des animateurs et renforcent le jeu de la satire alternant entre l’ourson-antagoniste et les mille habits d’un Ken très playboy. Ces références plus matures présentent un récit où le lègue prendra plus d’importance que cette fameuse « aventure » que vantait Disney et où l’enfance perdue sera l’élément déclencheur le plus efficace des larmes du spectateur.

Conte sur des jouets, c’est aussi l’histoire d’une gamme de produits dérivés sur deux (ou quatre) pattes virevoltant grâce à une technique visant justement à animer le « réel ». Alors que le premier film devait, par ses restrictions techniques, être simple dans sa représentation du visage des humains tout comme dans les mouvements de jouets, quinze années se sont écoulées. Résultats : la « caméra » se déploie, se permet des plans « de grue » vertigineux et multiplie le nombre d’animations et d’objets modelés dans le cadre. Possible que le dépotoir de la finale et sa lave humectant l’« objectif » de buée aurait été impossible auparavant. Possible que les détails du pelage de l’ourson n’auraient pu être calculés par les superordinateurs de l’époque. Armé de ses gros canons, Unkrich fait néanmoins dans la nuance, ne sent plus le besoin de prouver la facilité du studio à faire du pelage (Monsters, Inc. le faisait déjà) ou la texture des déchets décrépis (Wall-E en avait fait son protagoniste) et se concentre à faire réfléchir ses jouets, à faire sonner ses dialogues avec une intensité qu’aucun autre film du studio n’avait atteinte jusqu’ici. Hilarants, mais aussi bien dosés, ils pimentent plusieurs séries de mésaventures calquées sur les schémas de Mission: Impossible ou du film de maison hanté où le grand toutou ténébreux règne en maître des jouets abandonnés.

Quitter l’enfance, morale du conte, est un passage nécessaire vers l’âge adulte. Elle dit aussi qu’il faudra toujours respecter ses souvenirs et ses amis égarés ou oubliés, car en ouvrant le coffre, en les retrouvant après tant d’années, c’est le « t’as trouvé un ami » bien connu de la série qui se remet en marche. L’ourson rose, oublié par l’enfant qui le cajolait, deviendra l’antagoniste du récit. Jouets à la recherche d’une personnalité, ils espèrent toujours être pris par des enfants choyés par des générations qui vieilliront et lègueront aux autres, avec bonté, les artefacts passés d’une enfance jouée à coups d’avatars de l’imagination. C’est une petite mise en abyme de Pixar, la marque passée maître à faire de grandes choses avec les plus simples. Disney, prenez-en note, car l’élève semble avoir définitivement dépassé le maître.
8
Envoyer par courriel  envoyer par courriel  imprimer cette critique  imprimer 
Critique publiée le 29 août 2010.