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Monsieur Lazhar (2011)
Philippe Falardeau

Apprentissage mutuel

Par Jean-François Vandeuren
Philippe Falardeau avait orchestré une première incursion pour le moins saisissante au coeur du petit, mais ô combien fragile et complexe, monde de l’enfance avec l’excellent C’est pas moi, je le jure! de 2008. Le réalisateur proposa alors une oeuvre d’une grande sensibilité pour laquelle il avait su placer judicieusement sa caméra à la hauteur de son jeune protagoniste afin d’imprégner sa mise en scène de la vision comme du comportement, certes, plus naïfs et irréfléchis de ce dernier, mais également beaucoup plus émotifs, exaltés et imprévisibles. Avec la présente adaptation de la pièce Bachir Lazhar d’Évelyne de la Chenelière, le cinéaste québécois replonge de nouveau dans un tel univers, mais en privilégiant cette fois-ci le point de vue d’adultes dont la profession les amène à composer avec celui-ci sur une base journalière. On ne peut évidemment imaginer de meilleurs endroits pour observer la rencontre entre ces deux groupes d’individus bien distincts que les locaux et les corridors d’une école primaire. Du coup, les parallèles entre le présent exercice et le remarquable Entre les murs de Laurent Cantet se formeront presque instantanément dans notre esprit. Et le quatrième long métrage de Philippe Falardeau propose un discours social suffisamment dense et étoffé pour légitimer de telles comparaisons. Mais le cas auquel s’intéresse Monsieur Lazhar se veut en soi beaucoup plus particulier, voire isolé. De sorte que sa prémisse ne pourra être entièrement considérée comme une reproduction fidèle de ce qui se déroule à l’intérieur d’une classe. Ce que le film révèle sur la forme actuelle de ce milieu de travail et d’apprentissage et ses actants aussi bien jeunes que moins jeunes s’avère néanmoins d’une importance capitale.

Monsieur Lazhar débute sur une scène on ne peut plus banale du quotidien de tout écolier alors que le jeune Émilien a la tâche ce matin-là d’aller chercher les berlingots de lait pour l’ensemble de ses camarades de classe. Mais lorsqu’il tentera d’entrer à l’intérieur de la salle de cours pour entamer sa distribution, il apercevra à travers la porte vitrée le corps de son enseignante s’y étant pendue la veille. Un événement qui sèmera évidemment l’émoi à travers l’institution, la direction et le corps enseignant craignant que celui-ci ait un impact extrêmement néfaste sur la santé et le développement psychologiques des élèves. Tandis que l’école tentera désespérément de trouver un professeur enclin à combler ce poste dont personne ne veut, Bachir Lazhar (Mohamed Fellag) se présentera un beau jour dans le bureau de la directrice afin de lui offrir ses services, disant avoir déjà enseigné pendant près de vingt ans dans un collège en Algérie. La situation sera toutefois assez précaire pour Bachir, qui devra également se battre pour l’obtention du statut de réfugié, lui dont la famille fut assassinée suite à la publication dans son pays d’origine d’un ouvrage extrêmement controversé écrit par sa défunte épouse. Étant donnée l’urgence de la situation, Bachir sera finalement engagé. Nous serons du coup inévitablement confrontés à un contraste particulièrement prononcé entre les cultures et les générations alors que les méthodes du nouveau venu laisseront ses nouveaux étudiants plutôt perplexes au départ. Ce dernier réussira néanmoins à s’ajuster et à apprivoiser petit à petit ses élèves pour finir par obtenir leur approbation, même si le poids de la récente tragédie continuera de peser lourd sur l’esprit des enfants.

La principale réussite de Falardeau aura été ici de débuter avec une histoire pour le moins inédite et de développer son discours autour de celle-ci à partir des observations tirées du quotidien autrement plus tangible de ses différents personnages. On pense plus spécifiquement à celui de Bachir, dont l’existence mouvementée et les motivations apporteront évidemment une tout autre dimension à l’intrigue. Sans forcément devenir les principaux enjeux du discours du Québécois, ces pistes narratives finiront néanmoins par s’intégrer à un contexte plus global en ayant toutes une certaine incidence les unes sur les autres. Des thématiques que le réalisateur aborde d’une manière on ne peut plus posée et articulée, leur conférant une résonance réelle sur le cours des événements, et ce, sans nécessairement avoir à leur réserver un temps d’exposition excessif à l’écran. Falardeau ne répète donc pas ici les mêmes erreurs que son compatriote Denys Arcand avait effectuées avec son ambitieux, mais étrangement raté, L’âge des ténèbres, dans lequel il tentait de relever pratiquement tous les problèmes de la société québécoise actuelle, mais d’une manière qui était rarement significative ou simplement constructive. Monsieur Lazhar a d’autant plus le mérite de soulever ces problématiques de façon à susciter une réflexion chez le spectateur sans que l’expérience ne prenne jamais la forme d’un vulgaire pamphlet. Et la liste de sujets abordés par Falardeau est particulièrement exhaustive, de la situation des familles monoparentales où le parent doit souvent s’absenter en raison de son travail, aux problèmes de proximité que les enseignants éprouvent désormais avec leurs élèves, rendant leur métier beaucoup plus difficile vue la menace constante de représailles et de rumeurs non fondées, en passant par les nombreux remaniements incompréhensibles du système d’éducation.

Là où la démarche de Philippe Falardeau se révèle d’autant plus pertinente, c’est justement dans la manière dont ce dernier insiste sur la gravité des conséquences que peuvent avoir certains gestes d’un côté comme de l’autre ainsi que sur l’inconfort et la prudence démesurés qu’aura engendrés la multiplication d’histoires horrifiantes ayant fait la manchette ces dernières années. Le tout dans un contexte où chaque sous-intrigue n’est jamais entièrement résolue, où le réalisateur se montrera passablement optimiste malgré le drame exposé en plus d’user habilement des points de suspension pour la plupart de ses pistes narratives, tout en étant tout de même en mesure de mettre un point final aussi chargé symboliquement qu’émotionnellement à son oeuvre. Le cinéaste se joue ainsi superbement d’une mise en scène empreinte de naturalisme servant un contexte cinématographique résolument fictif. Monsieur Lazhar révèle également sa grandeur d’âme dans la façon dont son maître d’oeuvre gère avec autant d’empathie que de nuances la présentation de la vie au coeur de ce microcosme d’apprentissage on ne peut plus propice à la manifestation extrêmement vive d’émotions de toutes sortes. Ce dernier est d’autant plus appuyé par des interprétations plus que convaincantes de la part de ses jeunes acteurs comme de ses vétérans, parmi lesquels Mohamed Fellag offre une prestation empreinte de toute la sympathie, la fougue, la candeur et la mélancolie désirées. Monsieur Lazhar brille ainsi par son engagement comme sa volonté de simplement mettre en scène une histoire bien menée sur le plan dramatique comme narratif. Une oeuvre de consécration pour un Philippe Falardeau s’imposant de plus en plus comme l’un des cinéastes québécois les plus accomplis de sa génération.
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Critique publiée le 1er décembre 2011.