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Laurence Anyways (2012)
Xavier Dolan

Ecce Homo

Par Guilhem Caillard
Nombreux l'attendaient au détour. Dès 2009, Xavier Dolan lui-même avait lancé la course par l'évocation constante de ses projets. L'idée de Laurence Anyways remonte au tournage de son premier film, J'ai tué ma mère, quand, troublé par le témoignage d'une collaboratrice, Dolan pond une ébauche de scénario en quelques heures. Mais il y eut ensuite Les amours imaginaires (2010), film de l'entredeux, écrit et réalisé en un temps record. Depuis, s'il a fallu attendre deux ans, le jeune cinéaste conforte son image d'hyperactif avec une oeuvre de bien plus grande envergure, dotée d'un budget huit fois supérieur à son premier opus. Laurence Anyways est un film fleuve, dont l'histoire s'enracine entre 1987 et 1999. Porté par une distribution impressionnante, c'est le troisième volet d'une trilogie de l'amour (impossible). Ce fut d'abord l'amour impossible adolescent, entre le fils et la mère; puis les frustrations sentimentales jeunes; enfin, aujourd'hui, l'âge adulte. Autrement dit : le film de la maturité.

Autant le dire, Laurence Anyways est à la hauteur de ses ambitions, respecte la promesse implicite lancée depuis les premières heures du projet. Les adeptes des élancées baroques faisant le style d'un maniériste assumé y trouveront leur compte. Dolan n'a pas capitulé (pourquoi le ferait-il?), surenchérit dans ce qui faisait déjà beaucoup parler de lui. On retrouve là ces mêmes plans accordant une position privilégiée aux personnages, pris de face, absence de profondeur de champ et regards caméra à l'appui. C'est une ode réitérée aux ralentis, parfois usés à outrance ou surhaussés par les éléments du décor (dans cette scène de séparation quand des feuilles mortes flottent par milliers dans les airs). Pourtant, il en ressort cette étrange impression que Dolan a appris de ses « excès ». Car dans Laurence Anyways, de tels exercices esthétiques prennent une direction différente, servent un discours à la portée plus universelle, et en cela moins nombriliste (on est loin des mises en scènes narcissiques du Dolan-acteur par le Dolan-réalisateur dans Les amours imaginaires).

Le film fait plus de deux heures quarante. Il y a, certes, des longueurs et des répétitions, mais rien qui risquerait de rendre inutilisable la route façonnée par Dolan. Sans aucun doute plus que dans ses deux opus précédents, le réalisateur fait une utilisation exceptionnelle - et sans compromis - de la musique, personnage à part entière qui semble se garder le droit de surgir n'importe quand, n'obéissant à aucune pression. De Tchaïkovsky à Prokofiev en passant par The Cure et Moderat, les morceaux s'enchaînent selon les époques, « exhument les oubliés, apaisent les chagrins, rappellent les mensonges lâchés, les projets jetés », comme le souligne Dolan. Un tel système, en plus de l'originalité des choix qui le préside, fonctionne particulièrement bien dans le cas présent où les époques se succèdent selon les segments de vie du personnage principal, Laurence (Melvil Poupaud).

Laurence Anyways est l'histoire de l'amour inamissible exprimé par Laurence envers Fred (Suzanne Clément). On commence d'abord avec l'époque brune, jours heureux guidés par la passion et l'unité du couple. Cependant, Laurence sait qu'il est temps pour lui de vivre comme il l'entend, dans la peau d'une femme. L'époque dorée, puis l'époque mauve se succèdent au rythme des aléas, des remises en cause, des tragédies du couple et des solitudes, mais aussi selon la transformation de Laurence. Xavier Dolan opère ainsi un découpage coloré de son histoire, associant la photographie aux différents degrés du drame (soulignons au passage le travail mené d'une main de maître par Yves Bélanger, directeur de la photographie). Acceptant un temps la transformation en femme de l'homme de sa vie, Fred tombe dans l'impasse, réalise l'insolubilité de la relation. Certes, Laurence Anyways est un film sur le « dernier des tabous », le transsexualisme, mais c'est surtout le conte désespéré d'un acharnement passionnel, l'histoire d'un être déchiré entre ses aspirations hétérogènes (de femme et d'amant-e). Enfin, et ce n'est pas une mince affaire, le troisième film de Dolan est aussi son plus bel hommage rendu à Montréal, ville plurielle, éclatée dans ses styles et par ses populations. Pouvait-on espérer meilleur cadre à la variété des époques du film et les états d'âmes des personnages qui les traversent?  Montréal incarne cette période des nouveaux possibles, quand les années 1990, après le fléau du VIH, laissaient entrevoir une perspective d'amélioration sociale pour les minorités sexuelles. Or, comme en témoignent les épreuves traversées par Laurence, l'amalgame et les raccourcis avaient encore de belles heures devant eux.

Malgré la distinction souhaitée entre ses différents segments, le récit de Laurence Anyways est loin de suivre une ligne tranquille. Les parcours des personnages s'entrecroisent tandis que leurs états se heurtent ou se mêlent, pour enfin s'éloigner. Au départ plus posé et cérébral, Laurence fait face aux excentricités de Fred, tandis que la tendance s'inverse au fur et à mesure du temps - et de sa transformation en femme. L'hyperactivité des premières scènes du film, hautement bavardes, irritent au risque de perdre la patience du spectateur. Mais il n'en n'est rien : au final, c'est une grande traversée du désert qui apparaît cohérente et dans toute sa splendeur tragique.

Sous les traits de la mère de Laurence, Nathalie Baye est d'une justesse exemplaire. Elle incarne une femme mûre ayant toujours contenu son ras-le-bol sous-jacent. Son visage laisse alors paraître des doutes en mutation : contre toute attente, la décision radicale du fils donne des ailes à la mère. Avec beaucoup de délicatesse, le film est aussi l'histoire intime de sa transformation. Au chapitre des seconds rôles, coup de chapeau également à Yves Jacques, subtil, tandis que l'on regrette Monia Chokri (jouant la soeur de Fred) dont l'humour condescendant rappelle trop son rôle dans Les amours imaginaires : l'actrice - on le sait - a bien plus à offrir. Chose certaine, Laurence Anyways révèle désormais chez Xavier Dolan d'excellentes qualités de directeur d'acteur - à commencer, bien-sûr, par le travail réalisé avec Melvil Poupaud et Suzanne Clément. C'est comme si le réalisateur faisait un nouveau pas de géant. Pour ce qui est de son absence à la compétition officielle du Festival de Cannes en mai 2012, disons que ce sera pour demain, et que Dolan boucle en attendant les trois années d'une entrée en scène hautement réussie.
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Critique publiée le 18 mai 2012.