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Guilty of Romance (2011)
Sion Sono

Le destructeur de formes

Par Mathieu Li-Goyette
Sion Sono l'iconoclaste. Sion Sono le rebelle socialiste. Sion Sono le dramaturge sadomasochiste. Sono pourrait s'affubler de tous les sobriquets élégiaques que l'on ne ferait pas le tour de son cinéma si singulier, que l'on ne saurait toujours pas comment définir une forme qui semble elle-même se définir dans la destruction des formes. Cinéma japonais exacerbé dans tout ce qu'il a de plus terrifiant, son auteur conclut sa trilogie sur la haine et la démence moderne avec Guilty of Romance, un film dérangé comme il s'en fait peu et dont l'histoire, celle d'une jeune femme au foyer devenue actrice porno et prostituée de rue, est à la fois représentative d'une situation problématique au Japon et d'une féminité en déroute. La femme est à genoux, Sono le sait et semble en profiter assez longtemps pour nous faire part de ses réflexions sur la domination masculine.

Parce qu'il en « profite », Sono n'est pas innocent et fait partie du problème qu'il dénonce. Pendant que sa nouvelle muse Megumi Kagurazaka déambule nue sous les traits d'Izumi dans la majorité de ses apparitions, pendant qu'elle récompense le spectateur masculin de sa poitrine énorme, Guilty of Romance se débat dans un piège paradoxal : comment dénoncer l'image de la femme et les abus des hommes sans représenter la sexualité, sans en montrer les formes? L'auteur ne se pose pas la question bien longtemps et montre son actrice dans toutes les positions possibles. Fidèle à lui même, il critique l'establishment le poing serré avec une violence aussi puissante que la menace qu'il combat - son pouvoir de mettre en scène lui fait endommager la condition de Kagurazaka pour ensuite échouer à la tirer de son abysse. En la présentant ainsi, en faisant d'elle l'objet sexuel que son scénario impose, il relègue son actrice à un rôle typé d'où il faudrait plus de grâce pour l'extraire.

Mais Sono ne lui donne pas cette élégance. Il l'a laisse moisir dans les situations les plus cruelles, la met dans une position où elle prendra sur le vif son mari le célèbre écrivain en train de payer une prostituée, Mitsuko, qui s'avère être la meilleure amie d'Izumi. Comble du drame, il l'oblige à faire l'amour à son conjoint sous le couvert d'un anonymat malsain. Quant à cette amie, professeure de littérature à l'université, elle trouve dans les relations sexuelles violentes et la vente de son corps la stimulation nécessaire à la bonne tenue de sa condition névrosée. Le réalisateur met en évidence l'injustice entourant son personnage pour l'y enfoncer et l'y enchaîner; sa démarche est aussi démagogique qu'elle est efficace par l'effet de choc perpétuel qu'elle provoque. La perversion nous entoure.

On assiste donc à la descente aux enfers des valeurs morales d'Izumi sous le parrainage de Mitsuko, une femme nymphomane dont on explique le comportement par des antécédents incestueux avec un père aujourd'hui décédé. Sa folie additionnée à celle de sa mère glaciale et d'un ami proxénète fera débouler le drame dans la tragédie : Mitsuko est assassinée et on ne retrouve d'elle que des membres éparpillés dans une chambre d'hôtel lugubre. Sono va et vient entre ce présent morbide cadencé sur la structure d'une enquête policière et sur le passé montrant l'arrivée d'Izumi dans le monde du sexe. Celle qui était autrefois une femme de maison vivant auprès d'un mari frigide et qui n'avait guère d'éducation autre que celle d'être une mariée attentionnée prend conscience de la puissance de son corps lorsqu'on lui offre de l'argent pour se dénuder. Guilty of Romance pose donc cette question, celle de la valeur du corps féminin et du sexe. Les montants sont clairement exprimés, les situations précisément tarifiées; l'ensemble du film gravite autour des « Love-Hotels » de Tokyo où de jeunes amants louent des chambres avec décorum et accessoires en option. Usines à sexe, elles sont symptomatiques d'un état particulier du Japon urbain où la discipline du quotidien voit dans cet éloge du charnel un opposé trop extrême. « Les hommes préfèrent les femmes gratuites aux femmes payantes », résume un soir Izumi. La réflexion de Sono est de savoir comment une société a pu se rendre à se poser ces questions, jusqu'où peut-on s'abaisser dans la qualité (et non l'égalité) des rapports hommes-femmes?

Ainsi mène-t-il son cirque grotesque jusqu'au bout de ses personnages. Moins ambitieux que Cold Fish et Love Exposure, Guilty of Romance laisse un goût quelque peu amer et l'impression que sa finale aurait pu être plus, tellement plus - si les deux premiers volets détonnaient et annonçaient sa trilogie comme l'une des grandes du cinéma mondial, sa conclusion nous rappelle à l'ordre en dévoilant la nature des rapports entre Sono et le sexe opposé. Non pas misogyne, il affiche plutôt une inconséquence flagrante dans l'écriture de son scénario confus parsemé d'autant de malaises frôlant la série B que de rêveries lubriques felliniesques. Des ballons de peinture rose explosent sur le visage des personnages, les pulsions d'Izumi font fantasmer le spectateur plus qu'il ne le fait réfléchir et la mise en scène constamment inscrite dans l'oblique et dans l'instabilité couvre le monde réel d'un filtre extraverti en adéquation avec l'univers du cinéaste plutôt qu'avec celui auquel il s'intéresse. En la matière, l'identique (sur bien des points à tout le moins) Love & Loathing & Lulu & Ayano voyait un chef de file de l'industrie du Pinku réaliser un film loin des attentes du public de la pornographie pour forcer l'inclusion de son milieu marginal au sein d'un quotidien hypocrite. Son réalisateur Hisayasu Sato privilégiait un certain côté documentaire et c'est ce qui le sauvait de l'autosatisfaction primaire de la mise en scène d'un empire du sexe.

Encore une fois, Sono le destructeur de formes démontre les contradictions inhérentes à son oeuvre. Un style maîtrisé, mais limité par ses sujets provocateurs, échappe aux possibilités d'un discours élargi et fait de sa trilogie sur la haine une trilogie sur la haine dans le cinéma de Sion Sono. Ses films apparaissent ici et là: des instants nous rappellent Suicide Club, sa ville nous rappelle Hazard, son obsession compulsive entre les élus d'un système et les autres nous ramène à ce style tout à fait japonais dans ce qu'il a de plus tordu, soit d'une mise en évidence violente des disparités entre les hauts gradés et les autres, entre les beaux et les laids, entres les croyants fanatiques et les autres (Love Exposure). Son monde oscille constamment dans la bipolarité de son pays et c'est peut-être pourquoi ses personnages, « coupables de romance », sont jugés avec tant de violence. La romance est impossible, l'amour est dangereux, car le sexe et l'argent sont devenus les seules instances d'échange dans la société; pessimiste jusqu'au bout, il détruit les formes (sociales, esthétiques, narratives - la structure décousue de Guilty of Romance en est révélatrice) non pas parce qu'il ne peut les concevoir lui-même, mais bien parce qu'il est bien meilleur, voire le meilleur, lorsqu'il se contente de les démanteler, de les saccager et de nous laisser pantois devant la noirceur insondable de l'homme.

*Veuillez noter que cette critique a été rédigée à partir du visionnement de la version internationale du film présentée dans le cadre du 40e Festival du Nouveau cinéma, soit une version amputée de 30 minutes. La version longue projetée à Cannes, dit-on, met l'emphase sur le personnage de la policière et contient certaines des plus belles scènes du cinéma de Sono en guise de conclusion. (merci à Simon Laperrière du Festival Fantasia pour la description)

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Critique publiée le 25 octobre 2011.