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Human Bullet, The (1968)
Kihachi Okamoto

Torpilles étroitement surveillées

Par Mathieu Li-Goyette
En générique d'ouverture, la longévité moyenne durant la guerre du Pacifique, soit de 1937 à 1945, montre un écart de plus de vingt ans entre les hommes et les femmes. Chiffre-choc, c'est autrement dit une génération qui se meurt au combat. Dans ses rangs, Kihachi Okamoto, né en 1924 et intégré à la marine japonaise en 1943, survit miraculeusement, selon ses propres dires. Faisant parti d'une génération de cinéastes ayant vécu le front et qui n'avaient pas encore de poste stable dans un studio à l'aube de la guerre, les Kobayashi, Ichikawa, Suzuki, Nomura et Okamoto arrivent au cinéma juste avant la nouvelle vague et doivent se définir entre les rebelles et les maîtres de l'ancienne génération. Entre l'humanisme des grands et les protestations souvent réactionnaires des nouveaux arrivés, un fossé se creuse, des genres se métamorphosent et une manière de voir la société et son cinéma évolue peu à peu à l'extérieur des tabous : la sexualité est abordée sans gêne, tout comme la guerre et les années d'occupation. Le seul mandat de ces cinéastes, tous disciples de quelques grands noms (Okamoto fut le disciple de Naruse), c’est de renouveler leurs domaines d'expertise respectifs avec une violence réinventée et un humour inédit. Avec La torpille humaine, Okamoto a l'occasion de signer un film où il aura enfin les mains libres, où nul studio ne se mettra en travers de sa route. Déjà fort d'une dizaine de comédies satiriques et de chanbara (films de sabre) à succès, le plus sadique des réalisateurs commerciaux des années 60 se livre ici à une critique acerbe de la guerre. Et il en ressort l'un des films les plus puissants réalisés sur le sujet.

Dans la lignée de Catch-22, mais quelques années avant l'explosion de la série culte M*A*S*H, le héros sans nom de La torpille humaine (Minori Terada, dans l’un de ses premiers rôles) est un personnage existentialiste, sans trop d'illusions par rapport à la vie et ses bonheurs; ici, le devoir divin pour l'empereur l'appelle au combat. Si le discours d'Okamoto s'approche de celui de Heller ou d'Altman, son héros n'essaie pas d'échapper à un système paradoxal ou à une absurdité de la guerre. Persuadé qu'il devra mourir parce qu'il a été recruté comme kamikaze, il est plutôt à la recherche d'une raison suffisamment bonne pour se sacrifier. Grand festin donné en l'honneur des « torpilles humaines » en son genre, traitements de faveur, honneur posthume, rien n'y fait. Ne désirant pas mourir vierge, notre jeune soldat aux lunettes rondes tombera amoureux de la propriétaire d'une maison close aux « trésors » trop surprenants. La jeune femme, unique astre de beauté dans un univers miné par la laideur, la pluie et la boue, fera dire au soldat : « Pour toi, je sais que je pourrai enfin mourir ».

Raconté en flashback depuis la torpille suicidaire de fortune mise à l'eau par l'armée japonaise (le héros est à la dérive dans le Pacifique, contraint avec son tonneau à s'attacher à l'arme en attendant de l'enclencher à la vue d'hypothétiques navires de guerre américains - il attendra cette attaque jusqu'à sa mort de soif et de faim), La torpille humaine transforme le récit de survie en comédie où les techniques japonaises d'endoctrinement sont parodiées et où le besoin de vivre s'égare dans des îles désertes imaginaires. On y croise des officiers trop sûrs d'eux, des enfants-soldats comptant des grenades, un adolescent illuminé par le serment à l'empereur (Yoshitaka Zushi, le petit homme-tramway de Dodes'ka-den), mais aussi le nec-plus-ultra de la référence au cinéma classique du Japon d'après-guerre. Dans une échoppe déglinguée, Chishu Ryu, acteur fétiche d'Ozu, parodie un personnage de ce dernier et se prête au jeu d'une mise en scène soudainement bien plus calme. Amputé des deux bras depuis un bombardement récent sur Tokyo, le vieil homme demande au protagoniste de l'aider à uriner - il faut voir la scène pour le croire, car c'est dans cet affront à la légende de la génération d'auteurs qui le précède qu’Okamoto déplace les attentes de sa comédie. Non plus simplement un film ridiculisant une guerre qui n'est pas si lointaine (du moins, assez récente pour obliger un minuscule budget et de la pellicule noir et blanc), il est ici question de créer un espace entre la sérénité d'une conscience née avant la guerre et la sévérité d'une conscience née pendant la guerre. Okamoto ne renie pas ce passé en le citant, il l'amène plutôt doucement avec lui, le taquinant, lui montrant que ses préoccupations sont importantes, mais qu'elles convenaient à une autre époque.

La structure épisodique largement axée sur la découverte d'un nationalisme et d'une sexualité de La torpille humaine nous rappelle curieusement le cinéma de la nouvelle vague tchèque des années 60 et son Trains étroitement surveillés. Récit d'éducation moral en ce sens, la façon dont on y manie l'absurde - l'image du soldat attendant un navire américain, parapluie de bambou détruit à la main, est d'anthologie - banalise une représentation de la violence plutôt que la violence elle-même. C'est-à-dire qu'il semble vouloir repenser le visage du film de guerre tout en abordant des thématiques qui étaient encore taboues. Non seulement l'histoire des derniers jours d'un kamikaze n'a en soi rien d'amusant, mais la rencontre dans le désert d'une bande de femmes soumises à un officier fait écho aux « femmes de réconfort » engagées par l'armée japonaise durant la guerre. Engagées de force, elles devaient se soumettre aux désirs de bataillons entiers et suivaient les garnisons comme des objets de récréation. Encore aujourd'hui, leur statut demeure flou aux yeux des autorités japonaises et toute référence à leur condition demeure l'objet de polémiques. Or, comme dans Hommage à un homme fatigué, qui date de la même année, on se rappelle de la guerre, mais au passé plutôt qu'au présent. Le combat n'est plus un souvenir logé dans l'oreille sifflante d'un vétéran, mais bien dans une distance humoristique tout à fait baroque, plus près de l'influence des mangas populaires des années 60 que des films dont il s'inspire apparemment.

Pas trop éloigné de Seul sur le Pacifique d'Ichikawa ou de L'humain de Shindo, La torpille humaine est d'une maîtrise incroyable, tant dans l'utilisation des ralentis, des répétitions ou des réclusions au milieu de l'océan. D'un extrême à l'autre, Okamoto revient aux sources de ses débuts dans la comédie et prend à contrepied les Occidentaux qui ne le connaissaient (et qui ne le connaissent encore aujourd'hui) que pour ses films de samouraïs enragés. Comme dans les grands films de guerre des années 50 d'Ichikawa (La harpe de Birmanie, Feux dans la plaine), la guerre est déjà terminée alors que notre héros poursuit son combat. En fait, les derniers plans du film sont en couleurs et datent de 1968. Des vacanciers japonais prennent du soleil sur une plage où, au loin, traîne toujours la carcasse desséchée du kamikaze. La guerre est toujours présente, elle rôde sous la forme d'un fanatisme maintenant squelettique. À cette absurdité en a succédé une autre, le fanatisme de la guerre s'est échangé pour le fanatisme de la carrière. Un mal pour un bien? Un mal pour rien.
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Critique publiée le 22 septembre 2011.