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Dodes'ka-den (1970)
Akira Kurosawa

Rester sur les rails

Par Jean-François Vandeuren
Une nouvelle journée commence. Après avoir fait ses prières et demander à Bouddha de donner à sa mère la force et l’intelligence nécessaires pour que celle-ci puisse poursuivre son chemin, le jeune Roku-chan se prépare à quitter le domicile familial pour reprendre la barre du tramway qu’il aime tant. La première chose que nous constatons, c’est qu’autant l’attirail du conducteur que le moyen de locomotion en question n’existent en fait que dans l’imaginaire de ce dernier. Un détail qui n’empêchera toutefois pas Roku-chan d’inspecter son précieux véhicule durant de longues minutes avant de le mettre finalement en marche. C’est qu’on ne peut vraiment pas faire confiance à l’équipe d’entretien, voyez-vous. Une fois à son poste, Roku-chan amorcera progressivement sa tournée jusqu’à ce que l’engin adopte son rythme de croisière. Le tout en répétant toujours les mêmes sons : « Dodes’ka-den, Dodes’ka-den, Dodes’ka-den… »

Nous comprenons alors le sens du titre pour le moins particulier du présent exercice, qui représente en soi le bruit d’un tramway défilant sur les rails. Kurosawa embarquera lui aussi dans le petit jeu de son personnage en lui fournissant quelques effets sonores assez subtils afin de rendre le parcours de ce dernier un peu plus tangible au coeur d’un univers filmique qui se révélera rapidement des plus insolites. Ainsi, à un certain point de sa routine, Roku-chan traversera un minuscule bidonville. C’est à cet endroit précis que se déroulera l’ensemble des drames de ce vingt-cinquième long métrage du cinéaste japonais, qui cherchera pour sa part à dresser le portrait des nombreux habitants de ce microcosme unique en tous points. Le réalisateur nous introduira du coup à des personnages ayant tous une approche bien différente du passé, du présent, et d’un avenir qui se révélera souvent bien illusoire. Le tout à l’intérieur d’un récit où la tragédie et la comédie auront rarement fait aussi bon ménage.

C’est en misant étonnamment sur une forme d’humour pince-sans-rire qu’Akira Kurosawa s’immiscera le plus souvent dans le quotidien de ses principaux sujets. Le cinéaste en soulignera ainsi les différentes visions de la vie, les tics, les médisances, les sévices, les mauvaises habitudes, les épisodes les plus cocasses tout comme ceux beaucoup plus déstabilisants... Nous pensons, entre autres, à l’histoire de ces deux ivrognes s’échangeant sans cesse leurs femmes, à celle de cette jeune travailleuse abusée par un père adoptif entretenant lui aussi un fort penchant pour la bouteille, ou à celle de ce clochard et de son jeune garçon vivant dans la carcasse d’une voiture abandonnée et bâtissant à longueur de journée la maison de leurs rêves dans leur esprit. Le tout en assumant entièrement un rôle de simple observateur, conservant toujours une distance considérable entre son objectif et ses protagonistes - à qui Kurosawa désire visiblement donner toute la place.

Car même si la nature des drames passés ou en cours s’avère souvent sérieuse, Kurosawa finit par jouer avec les attentes du spectateur dans le cas présent alors qu’aucun événement ne semblera surprendre ou ébranler qui que ce soit. Le coup de maître du Japonais aura évidemment été ici de tout banaliser à l’extrême alors que chaque récit s’inscrira dans une réalité où les individus auront finalement appris à vivre avec la malchance et l’absurdité de la vie, voire le destin, tout simplement. Un mari acceptera parfaitement l’attitude particulièrement rude de sa « douce » moitié compte tenu de tout ce qu’ils ont vécu ensemble. Un homme poignardé pardonnera sans problème à son assaillante. La victime d’un vol deviendra volontairement complice du criminel en lui offrant son argent. Et ce ne sont là que quelques exemples du genre de comportements dont nous serons témoins au coeur de ce quartier où même la mort d’un personnage sera vite balayée du revers de la main.

C’est d’ailleurs ce qui se produira en toute fin de parcours alors que Kurosawa nous confrontera subitement à une telle tragédie avant de passer immédiatement à une séquence beaucoup plus rigolote, que viendra appuyer pour l’une des rares fois du film la trame sonore pourtant mémorable de Tôru Takemitsu. L’idée sera en soi de ne jamais faire déboucher un drame sur le genre de réponses physiques et émotionnelles auxquelles le spectateur se serait normalement attendu. Un désir auquel se conformera sans problème une distribution formée d’acteurs relativement inconnus en offrant un savant mélange de prestations d’une incroyable sobriété et d’autres de nature beaucoup plus exubérante. Une vision que le réalisateur cherchera également à communiquer sur le plan esthétique, lui qui ira de mouvements de caméra très délicats tout en composant ses différents cadres d’une manière à la fois très épurée, dans la disposition et les mouvements des protagonistes, et très chargée, dans la nature de l’environnement dans lequel se déroule l’action.

Évidemment, l’une des principales caractéristiques de Dodes’ka-den est qu’il s’agit du premier long métrage pour lequel Kurosawa troqua le bon vieux noir et blanc pour une palette de couleurs tout ce qu’il y a de plus vibrantes. En voyant le Japonais tourner le dos à un style qu’il aura chéri et perfectionné pendant près de trois décennies, nous pouvions nous attendre à ce qu’une telle décision ne relève pas d’une simple question technique. Le travail proposé par Kurosawa et les directeurs photo Yasumichi Fukuzawa et Takao Saitô s’avère d’ailleurs des plus magistrales, illustrant somptueusement la grisaille ambiante dominant leur univers tout en mettant en évidence les couleurs extrêmement vives avec lesquelles celle-ci est continuellement mise en contraste. Toiles de fond peintes par le cinéaste lui-même, jeux d’ombrage dessinés sur le sol, des costumes qui deviennent sources de comédie, des maquillages sortis tout droit d’un film expressionniste qui amplifient la maladie, c’est à travers une suite de tableaux très complexes, mais superbement définis, sombres, mais étonnamment chaleureux, que nous transporte Dodes’ka-den.

Notre périple se terminera alors que Roku-chan rentrera au bercail après une autre journée exaltante à sillonner ces coins de pays devant être tenus loin des regards au volant de son tramway imaginaire. Celui qui avait eu l’honneur d’ouvrir le bal viendra ainsi mettre le point final à une visite qui n’aura été que trop brève, malgré sa durée de près de cent quarante minutes. Un parcours qui n’aura pas été sinueux que pour les personnages, mais aussi pour leur créateur, qui se trouvait dans une situation plutôt précaire à l’époque alors qu’il n’arrivait plus à trouver de financement pour son cinéma, et ce, malgré le succès de ses productions antérieures. L’échec critique et commercial du présent effort n’aura évidemment pas aidé, lui qui aura contribué à plonger l’auteur dans une profonde dépression et même à le mener à une tentative de suicide environ un an plus tard.

S’il est vrai que Dodes’ka-den s’avère fort différent de tout ce que le maître japonais réalisa auparavant, le présent effort s’impose néanmoins comme l’une des oeuvres les plus inventives et maîtrisées de la carrière de Kurosawa. Ce dernier réussit ainsi à présenter la dure réalité de ses protagonistes pour nous raconter une série d’histoires profondément humaines en ne s’attardant pas simplement à la tristesse ou au pathétique, mais en insufflant aussi à l’ensemble une bonne dose d’optimisme. Une initiative qui sera parfaitement résumée lors d’un épisode d’un humour particulièrement noir. Un individu n’ayant plus le goût de vivre se verra alors octroyer un poison par le sage du quartier. Voyant son heure arriver, l’homme reviendra sur sa vie, sur cette guerre qui lui enleva ses deux fils, sur la mort de sa femme, sur sa maison qui fut détruite au cours d’un raid aérien... Le sage lui fera ensuite remarquer que tant qu’il sera en vie, ses proches disparues le seront eux aussi. Heureusement pour l’homme, ledit poison n’était en fait qu’un puissant digestif. Comme quoi la vie continue…
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Critique publiée le 10 août 2010.