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Graine et le mulet, La (2007)
Abdellatif Kechiche

Travailler plus pour gagner plus

Par Mathieu Li-Goyette
Un air marin émane de La graine et le mulet. Un air portuaire, salin. Un air dont les saveurs sont chargées d’arrivées et de départs, en particulier pour Slimane Beiji, ouvrier dans la soixantaine oeuvrant sur un chantier naval depuis presque quatre décennies. Lui, il ne part ni ne revient jamais. Il est fixé là à bosser pour nourrir sa famille, dont la mère a demandé le divorce, forçant notre personnage sur le déclin à habiter dans un hôtel de fortune non loin du domicile familial. Pauvre, il l’est encore plus, car il travaille davantage pour les autres que pour lui-même. Slimane, c’est l’archétypal immigré, celui qui a trimé dur toute sa vie et qui a tout donné à ses enfants en espérant que ceux-ci réussissent un jour à se tailler un chemin, à travailler moins qu’il n’a été obligé de le faire.

Il y a ensuite Rym, interprétée par Hafsia Herzi, découverte pour la première fois au cinéma dans ce rôle de jeune amie de Slimane - elle est la fille de la propriétaire de l’hôtel, cette dernière étant la nouvelle aventure amoureuse du vieil homme. Grâce à ses charmes, Rym a aimanté l’un des fils de la famille Beiji et s’immisce dans le décor en s’occupant de Slimane plus souvent que sa famille génétique (disons « génétique », car il y a plusieurs types de familles dans La graine et le mulet). N’appréciant guère cette nouvelle venue, fille d’on ne sait qui, les derniers descendants du clan Beiji la rejetteront au profit d’un adage plus conservateur : « ce qui est de la famille reste dans la famille ».

Par cet enfermement sur elle-même, la famille mettra en péril la femme de l’un de ses fils. Celui-ci, père et mari infidèle, visite sa maîtresse sous la protection de ses proches, prétextant que leur frère fait bien ce qu’il veut de son couple. Se protégeant tous entre eux, la famille stagne dans une aura de mauvaise foi. Repliée sur elle-même, elle devra plutôt suivre l’exemple du patriarche qui, dès qu’il sera licencié, décidera de se lancer en affaires, de réparer un vieux rafiot et de le transformer en restaurant servant du couscous au mulet - une recette familiale préparée « avec amour » et qui, pour la famille, sera sa façon de s’élever au-dessus de la classe sociale précaire. Le père veut trimbaler sur son dos sa famille et, puisque le cinéma d’Abdellatif Kechiche est plus axé sur la critique de la pyramide sociale occidentale que sur la question précise de l’immigration (car si l’immigrant est souvent pauvre, c’est d’abord la faute du système et non de sa couleur), ses comédiens finement dirigés se devaient d’être les porteurs de nobles rêves de prospérité et de ne pas s’emporter dans la violence clichée, soit verbale ou physique, qui caractérise tant d’oeuvres sur la différence des cultures.

L’avenir, pour le cinéaste, appartient donc à ceux qui travaillent - « travailler plus pour gagner plus », lançait Sarkozy durant sa campagne présidentielle de 2007. Slimane travaille. Rym travaille aussi. À l’opposé des membres de la famille, dont on ne sait rien des occupations, sinon qu’ils mangent du couscous et savent l’apprécier, on fait l’éloge ici du dur labeur comme seule issue possible à une certaine strate sociale. Visant à en percer les étages, notre protagoniste ira d’une administration à l’autre se butter aux institutions françaises, à la paperasse et à la difficulté de se faire prendre au sérieux lorsqu’on est vieux, étranger et pauvre. À force de persévérance, l’avenir sera enfin plus lumineux alors que le restaurant ouvrira enfin ses portes, accueillera en ses murs quelques fonctionnaires et hauts dignitaires, puis sombrera de nouveau dans l’abîme lorsque, par un quiproquo tragique, le couscous manquera à l’appel.

Et c’est ici que La graine et le mulet surpasse le genre du film social et tisse un réseau d’infimes nuances dans un discours déjà pleinement maîtrisé. C’est-à-dire que pour occuper les fameux hauts placés venus goûter le couscous, la jeune Rym se donnera en spectacle dans une danse du ventre tout ce qu’il y a de plus arabe. Elle se déhanchera aux sons du Moyen-Orient. Elle fera de l’oeil à ses musiciens dans une longue scène d’une sensualité à fleur de peau : Hafsia Herzi est très jeune et son corps n’est pas « parfait »; dans sa danse, son ventre ondule, vibre, suinte et lorsqu’on s’en approche, on le filme comme s’il n’y avait plus, des mille épreuves de Slimane, qu’une seule petite fille sacrifiée sur l’autel de la sexualité pour sauver la mise. Car ces étrangers qui la regardent, ils en oublient aussitôt qu’elle est pauvre, qu’elle est arabe, et ne voient en elle qu’une jeune fille sensuelle : elle est un animal de foire donné en pâture à des lions qui ne savent pas qu’ils tombent dans le panneau. C’est ce sacrifice, sous le prétexte d’un regard orientalisant que dirigent les invités sur la jeune fille, qui résume le cinéma de Kechiche. Nous qui regardons, lui qui montre et elle qui se déhanche. Il y a là toute la mécanique du monde moderne : l’humain cherche fondamentalement à prouver sa supériorité à son prochain et c’est en l’accusant ainsi du regard, elle qui est soumise à l’état d’objet sexuel, qu’elle devient outil (obligatoire, rappelons-le, car le restaurant aurait fermé ses portes) de la supériorité socioculturelle blanche.

Le grand drame de La graine et le mulet, c’est de se clore sur cette danse, comme s’il n’y avait pas d’autre issu pour percer les étages de la pyramide sociale. Donnant toujours dans une nuance plutôt sage, on remarquera que Kechiche fait de Rym un appât par le biais d’une culture fortement différenciée de la culture française (on ne comptera plus les remarques curieuses des invités face à la musique, à la langue, à la nourriture qu’ils s’apprêtent à manger). Tellement que l’on croira enfin que la danse de la jeune fille en est une de la victoire plutôt que de la soumission : enfin elle sera parvenu, elle qui est d’une nouvelle génération, à réunir dans une même fête les regardés et les regardants. L’esquive proposait d’ailleurs la même conclusion avant de l’échouer, tandis que La faute à Voltaire y parvenait, mais trop artificiellement. Ici, une harmonie douce-amère règne dans la salle de spectacle - celle de Vénus noire, plus culpabilisante, est, certes, plus engagée - tandis que Kechiche conclut, par la mort du père en montage alterné, qu’une nouvelle identité peut naître d’un dialogue entre deux cultures. D’un respect mutuel des traditions et de la conservation de celles-ci, une ère imminente cogne à notre porte et c’est le cinéaste qui se propose de l’ouvrir en premier : La graine et le mulet est ce film. Un film qui dévoile des horizons d’espérance et de réconciliation.
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Critique publiée le 18 avril 2011.