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Vénus noire (2010)
Abdellatif Kechiche

Précieuse

Par Nicolas Krief
« Mais ici, on est en France. Tout le monde s’en fiche. » -Réaux, le Forain (Olivier Gourmet)

Il n’y a pas que la France qui passe à la moulinette dans Vénus noire. Blancs, noirs, riches, pauvres, anglais, français, tout le monde y passe. Personne n’est épargné dans ce film où douceur et compassion ont été évacuées pour mieux élaborer un discours d’une rare intransigeance. Après un accueil parfois mitigé, et même hostile, le nouveau film d’Abdellatif Kechiche nous arrive enfin, non sans une bonne dose d’appréhension et d’espoir. C’est qu’il avait réussi à rallier un très haut pourcentage de la presse, autant spécialisée que généraliste, ainsi qu’un certain public avec La graine et le mulet, César du meilleur film en 2008 et sans contredit l’un des plus grands films des dernières années. Mais sous les atouts sensuels que possédait ce dernier se cachait d’âpres intentions. Une aversion envers l’ordre des choses qui tapisse Vénus noire au grand complet. Cette fois-ci, aucune rédemption possible, aucune excuse, aucun pardon ne sera accordé. Il est bien difficile de dire que l’on a aimé un film comme Funny Games de Michael Haneke; malgré ses immenses qualités, il s’agit d’un film qui nous accuse, nous les spectateurs, d’être complice de la violence filmée. Il est donc tout aussi difficile d’aimer le quatrième long métrage d’Abdel Kechiche, qui pointe du doigt les plus grandes tares de notre bienheureuse société occidentale. Nous pouvons, par contre, en reconnaître très aisément l’immensité.

Kechiche observe encore une fois le corps féminin, au centre d’un long récit racontant une descente aux enfers dont nul ne pourra s’échapper. Saartjie Baartman, alias la Vénus hottentote, une ancienne mère de famille sud-africaine, et son associé Hendrick Caezar donnent des représentations dans un quartier populaire de Londres où la Vénus sert de bête de foire pour amuser le public. Dans cette première partie, sorte de Strada monumentalement trash, tout est mis en place pour installer en nous un sentiment dépassant le simple malaise. Par le langage fin et méticuleux de sa caméra, Kechiche a tôt fait de nous rendre voyeur et complice, d’un simple plan épaule au milieu du public en délire devant cette représentation abjecte. Dans cette première scène de spectacle (et il y en aura bien d’autres), le cinéaste ramène ce douloureux sentiment d’inconfort que l’on retrouvait dans la scène de crise de La graine et le mulet; par la longueur et les répétitions appuyées, Kechiche teste les limites du tolérable. Pendant combien de temps faudra-t-il endurer ce pénible spectacle dégradant dont nous sommes, en quelque sorte, les participants? Il faudra le subir jusqu’au bout, et aucun répit ne sera accordé.

Vénus noire enfonce au plus profond de la gorge des sociétés européennes leurs plus graves péchés face à l’Afrique. Tel que mentionné plus haut, le récit débute à Londres pour mieux migrer vers la France et monter de quelques castes sociales lors de la deuxième partie. Grimpant l’échelle pour mieux illustrer son sinistre portrait, l’auteur amène ses personnages dans les salons bourgeois parisiens et, grâce à un Olivier Gourmet décadent, enfonce Saartjie toujours plus bas dans la déchéance. Gourmet ira d’ailleurs de cette  phrase mentionnée en début de texte qui définit bien la position de Kechiche face à la France. Encore plus impitoyable qu’avec les Anglais, il s’adonne en terre mérovingienne à dépeindre, d’une part, les bourgeois, certes, plus tordus, condescendants et pervers avec Saartjie que le petit peuple londonien, et de l’autre, la science. À l’aide de son utilisation de gros plans énonciatifs, les doigts des scientifiques en quête de réponses à l’intrigue anatomique qu’est la Vénus noire deviennent plus vils et destructeurs que le fouet. Faisant écho à la scène d’ouverture du film, où l’on annonce que la vie de Saartjie Baartman sera froidement disséquée, le segment dans les laboratoires français n’accuse aucun signe d’espoir. Jusqu’aux dernières images, qui referment la boucle infernale, les scientifiques sont présentés comme menant une quête égocentrique aux réponses déjà acquises.

Personne ne sera formellement accusé d’être l’auteur des souffrances de Saartjie. L’ambigüité règnera jusqu’à la toute fin et elle sera principalement abordée dans la  fascinante séquence du procès, où l’on tangue entre soumission et manipulation de la Vénus et sa participation de plein gré à cet emploi dégradant. A-t-elle véritablement le choix? Victime de son corps, il sera pourtant son unique gagne pain. Jusqu’à la toute fin, alors qu’elle tombe encore plus bas dans l’échelle sociale, terminant ses jours comme employée d’une maison close. Grâce au regard obscur et déchirant de Yahima Torres, Kechiche additionne les ambigüités face à l’histoire de la Vénus hottentote. Le film accumule pourtant son lot de dialogues balourds, particulièrement dans des scènes où Caezar essaie de convaincre son interlocuteur, autant que lui-même, de la bonne volonté de ses gestes face à Saartjie. Alors que les réactions des observateurs et du public permettent au film d’éviter toutes formes de manichéisme, certaines phrases poussées ici et là par des personnages clés mettent à jour de façon beaucoup moins subtiles les intentions de l’auteur. Il n’en demeure pas moins que Vénus noire est une charge massive de laquelle on ne sort indemne.

Peut-être y a-t-il une part de misanthropie dans cette entreprise, une portion de haine et de rancoeur accumulées. Normalement, le cinéma de Kechiche, sous certaines couches de douceur ou de sensualité, réagit de façon systématique au système des classes sociales. Mais, contrairement à certains de ses maîtres (on pense à Leigh ou à Loach), il reste toujours implacable envers ses personnages. En ce sens, s’il y a une oeuvre à laquelle on peut associer Vénus noire, c’est bien Ladybird, Ladybird, qui était aussi d’une dureté sans pareil. Les doutes et les remises en question se poursuivront jusque dans le générique de clôture, où l’on pourra observer des images de la restitution du corps et des organes de Saartjie à l’Afrique du Sud. Événements réels survenus en 2002, on peut aisément penser qu’elles ont aidé l’auteur à élaborer un récit aussi nuancé qui questionne le fondement même de la démarche du gouvernement sud-africain. On en vient à se demander, en regardant ces images, si la dignité officiellement rendue à Baartman deux cents ans plus tard rachète vraiment tout ce que cette femme a dû subir. Après avoir enduré avec elle mille et une souffrances pendant 165 minutes, les quelques musiciens et danseurs peuvent-ils véritablement estomper toute la violence accumulée? Il s’agit ici d’un pied de nez à peine caché aux images rédemptrices, mais surtout abjectes, du générique de La liste de Schindler, modèle du drame historique fallacieux. Vénus noire joue donc, en plus de toutes les propositions inhérentes au cinéma de Kechiche, un rôle transgressif au sein d’un genre cinématographique aux morales trop souvent galvaudées. Parions que le cinéaste n’en a pas fini avec nous.
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Critique publiée le 1er avril 2011.