Si à l'époque Truffaut reprochait au cinéma français de n’être pas assez original, de ne pas suffisamment prendre le risque de l’écriture, force est d’admettre aujourd’hui que l’adaptation nous manque. Truffaut lui-même s’était rendu à l’évidence en réalisant
Les deux anglaises et le continent,
Jules et Jim ou encore
Fahrenheit 451. Dans le cas de
L’enfance du mal, adapter aurait probablement permis à
Olivier Coussemacq d’éviter les clichés du genre, pas seulement du film noir (ou du thriller, pour être davantage contemporain), genre sur lequel repose l’intrigue, mais aussi celui de toute cette tendance du cinéma français à ne montrer que des vieux couples embourgeoisés dont le fragile et ennuyeux quotidien s’effrite à mesure que les longues quatre-vingt-dix minutes du film nous filent entre les doigts. Une durée standard pour un film standardisé aux goûts des étrangers et des festivaliers passifs (ne voyez-là aucun doigt pointé), l’exotisme français trahissant trop souvent sa qualité. Ne cherchez donc pas plus loin, vous ne trouverez pas une ligne accordée au film dans les colonnes des Cahiers du Cinéma, pas un mot dans Positif. C’est que ces revues travaillent à la valorisation d’un autre cinéma français, celui que l’on croise par chance et par hasard à Montréal au détour d’une rétrospective et d’une classe de maître, mais jamais en circuit régulier. Mais qu’importe la critique, après tout, ces gens-là ne payent pas leur entrée. Non, ce qui importe, c’est que le public apprécie. Alors n’en voulons pas trop aux festivals québécois de les sélectionner, aux distributeurs de les acheter et aux exploitants de les proposer, il revient avant tout au spectateur de savoir s’alimenter.
Néanmoins,
L’enfance du mal n’est pas un mauvais film; son intrigue, aussi simple soit-elle, est assez intéressante. Brièvement, l’histoire est celle de Céline, une gamine d’à peine quinze ans qui, après sa fugue de chez ses tuteurs légaux, se réfugie dans la dépendance d’une imposante maison bourgeoise à l’insu de ses propriétaires. Sensibles à sa condition, les résidents, eux-mêmes sans enfant, vont héberger la jeune fille qui, peu à peu, se rapprochera étrangement du mari, un juge quinquagénaire. En brisant sa stricte morale, l’époux finira par comprendre qu’il est l’instrument d’un stratagème qui le dépasse. Les clichés auxquels je faisais vaguement allusion plus haut tiennent davantage du trouble obsessionnel compulsif; le cinéma français en est plein. Ici, ces tocs s’expliquent par le parcours des moins atypiques du cinéaste. Arraché à la télévision, rescapé de ses nombreuses et ignobles commandes (TF1 est coupable de bien des préjudices), Olivier Coussemacq s’est fait un petit nom dans le circuit du court métrage où il a gagné quelques prix, suffisamment pour obtenir un budget confortable et prendre le temps d’écrire et de réaliser son premier long métrage, mais passons. Premier toc du film : le cadre social. Pure coïncidence, hier encore, plongée dans une conversation des plus passionnantes, je me voyais énoncer le complexe bourgeois du cinéma français dont je renvoyais la cause aux grandes écoles - privées comme publiques - qui forment à mon sens des cinéastes trop souvent issus de milieux aisés. Qu’Olivier Coussemacq en fasse partie ne m’étonnerait guère, bien au contraire, cela expliquerait la dérangeante présentation des classes sociales faite par
L’enfance du mal. Si on y est insoucieusement riche, on y reste toutefois poliment pauvre, cultivé sans être éduqué, curieux des livres sans y avoir accès. La classe ouvrière - et plus encore - que représente Céline est aussi crédible que si l’on avait choisi Catherine Deneuve pour jouer une mendiante.
Second toc : la fragilité du couple. Toujours dans le panorama français, probablement une intrigue sur trois repose sur la friabilité des relations matrimoniales, à commencer par son principal sujet, le cocufiage, comme cela était le cas de
Partir de Catherine Corsini (l’un des grands crus de Cinemania 2010). Dans l’un, Kristin Scott Thomas craque pour Sergi Lopez, le divin ouvrier chargé de la construction de son cabinet (encore un conflit de classes sociales?), alors qu’elle est mariée à Yvan Attal. Dans l’autre, Pascal Greggory s’emmourache de la trop jeune Anaïs Demoustier (alias Céline) pendant que sa femme dort paisiblement dans la pièce voisine. Manifestations différentes d’une même préoccupation,
Partir et
L’enfance du mal reflètent tous deux l’appétence française pour les fantasmes sexistes et bourgeois : les femmes rêvent de tromper leur mari avec le viril ouvrier étranger tandis que les maris rêvent de tromper leur femme avec de jeunes et candides pucelles; chacun trouvant chez l’autre la parfaite antithèse de leur conjoint.
Sorti de ces quelques callosités spécifiquement nationales, il faut tout de même reconnaître au film certains élans scénaristiques, particulièrement dans l’écriture du personnage de Pascal Greggory, dont on ne vante pas assez les mérites. Emprunté au film noir, le personnage de Céline, femme fatale mi-dévoreuse, mi-dévorée, n’égale cependant pas la puissance d’interprétation qu’une Sue Lyon pouvait avoir chez Kubrick. Vertueusement sensuelle et diaboliquement enfantine, il dormait en cette Lolita (la première) toute l’histoire de la femme manipulatrice, à la fois victime de soi et bourreau des autres. Difficile alors de prendre la relève d’une tradition aussi chargée, surtout lorsque le cinéaste, fidèle au genre, préfère la suggestion à la monstration, pourtant seule arme de notre cinéma contemporain. Mais si le film de Kubrick est ce chef-d’oeuvre d’émotions auquel le plus chaste des spectateurs ne peut résister, c’est aussi que son génie repose sur le superbe ouvrage de Nabokov. La preuve que, encore une fois, le temps où l’on adaptait n’était pas si mal.