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Tale of the Princess Kaguya, The (2013)
Isao Takahata

La liberté du dessin

Par Alexandre Fontaine Rousseau
Tandis que tous les projecteurs étaient braqués vers Hayao Miyazaki, qui signait avec Le vent se lève une oeuvre aux allures de testament, son collègue Isao Takahata tirait lui aussi sa révérence de manière autrement plus discrète. Il n'en demeure pas moins que son Conte de la princesse Kaguya s'avère un adieu des plus émouvants qui possède la plus belle, la plus intemporelle des qualités : cette simplicité immense qui embrasse dans un geste ample la complexité du monde, s'affairant à astreindre l'instant d'un film l'infini à l'échelle du cinéma. Le Conte de la princesse Kaguya est sans contredit un grand film, certainement trop grand pour ces mots trop petits qui cherchent à l'appréhender, à exprimer l'émotion qui passe par le moindre mouvement tracé à l'écran. C'est un film au langage franc, qu'il n'est aucunement nécessaire d'expliquer; voilà d'ailleurs pourquoi il peut paraître inutile, voire impossible d'écrire à son sujet. On a envie de s'esquiver, tant la tâche paraît colossale. Que peut-on ajouter qui ne soit pas déjà là, de toute façon?

Il y a, bien entendu, une histoire que l'on pourrait résumer. Celle d'un paysan qui découvre à l'intérieur d'une tige de bambou une princesse naissante qui grandira trop vite et disparaîtra ensuite, puisque la vie est ainsi faite et que c'est au fond la seule histoire que l'on peut raconter puisque c'est la seule qui soit. Voilà qui ne répondrait pas, pour autant, à la question qu'il faut se poser : pourquoi Kaguya est-il le plus beau des films d'animation? Ce récit, après tout, n'est qu'un conte; et tous les contes, au fond, se ressemblent. Mais c'est très précisément le dessin qui confère sa force à celui-ci – ce dessin qui s'approprie le monde, l'interprète et le restitue avec une sensibilité particulière qui va bien au-delà de la simple reproduction. Dans le cinéma d'animation grand public, le dessin est trop souvent limité au rôle de système graphique fonctionnel, se plaçant au service de la lisibilité du récit. Ici, le dessin ne se contente jamais d'illustrer; il incarne et s'exprime, devenant par le fait même le principal vecteur de l'émotion.

Le dessin, dans Le Conte de la princesse Kaguya, n'est pas utilitaire; et la mise en scène de Takahata ne cherche pas qu'à reproduire les conventions du cinéma traditionnel sous une forme animée. Elle construit plutôt des tableaux, des espaces où le dessin est libre de s'affirmer, de prendre vie sous l'impulsion de ces mouvements minutieux dont la fragilité même renvoie à la fragilité de l'existence que cherche à exprimer le cinéaste. Le moindre geste possède ici une signification qui est, tout simplement, celle de la beauté qu'il déploie. Chaque détail contribue à cette impression que l'instant est précieux, que chaque minuscule fragment qui compose le monde participe à son éclat ravissant – à l'image de cette minuscule princesse sommeillant dans les mains du cueilleur de bambou. La technique employée y est pour beaucoup, la douceur de l'aquarelle et la finesse du trait évoquant une délicatesse précaire qui renvoie à l'inexorable passage du temps – ce temps qui rattrape Kaguya, l'arrachant trop vite à l'amour des siens.

Fable sur la vie et la mort, mais plus encore sur leur caractère inextricable, le film de Takahata cultive un discours posé sur ce décalage qui existe entre la perception du temps et son écoulement. Comme si la vie s'y précipitait trop vite vers sa conclusion, alors que le film cherchait à étirer chaque moment – s'y accrochant de toutes ses forces. Il faut s'y résoudre : la princesse n'est venue sur Terre que pour la quitter, un jour. Même cette parcelle d'éternité que le cinéaste tente d'insuffler à chaque instant qu'il dépeint n'y peut rien. Le dessin ne sert qu'à mettre en évidence, à amplifier l'infinie beauté de ce monde qu'un jour nous ne pourrons plus voir; il tente de lui rendre hommage, mais aussi de se l'approprier comme pour le retenir. Dessiner, c'est une manière de faire corps avec l'univers, de s'en approcher. L'esquisse vibre toujours, comme un frémissement sous la surface de chaque plan; et c'est ce contact manuel au monde qui est si tangible, si prégnant qu'il prend parfois le dessus sur tout le reste.

Ainsi, le décor et les animaux, la nature qui entoure les personnages dans la première partie du film expriment avec une poésie foisonnante cet attachement au réel auquel l'histoire confère une dimension tragique : la princesse, en effet, est forcée d'habiter un palais où l'on tente de lui inculquer une manière d'être « noble » qui ne convient aucunement à sa fougueuse espièglerie. Les lignes se rigidifient, comme si le trait lui-même résistait à l'énergie de Kaguya, qui tente de s'affranchir de cette discipline par le biais de quelques jaillissements abstraits grâce auxquels l'encre se libère brusquement. Encore une fois, c'est par l'entremise du dessin que l'intériorité de Kaguya prend forme à l'écran ; et Takahata n'hésite pas à jouer avec les limites de son esthétique pour mettre en lumière les états d'âme de son personnage principal. L'ample mouvement onirique de la conclusion suit lui aussi cette logique – et son ambitieux déploiement n'est pas tant spectaculaire que cathartique.

Adieu touchant, empreint d'une grande mélancolie mais animé par une humanité débordante, Le Conte de la princesse Kaguya compte sans contredit parmi les plus sublimes réussites des studios Ghibli. Film intemporel, fruit d'un travail sur la durée qui relève de la plus exquise des patiences, l'ultime réalisation de Takahata est à l'image de son œuvre en ce sens qu'elle ne semble appartenir à aucune époque – comme si, d'emblée, elle avait toujours existé. Déjà, le film possède l'étoffe d'un classique immense, d'un chef-d’œuvre ayant traversé intact les années. C'est là sa plus saisissante qualité; mais, par-delà celle-ci, le film est traversé par une tension fascinante qui oppose son apparente sagesse à l'ouverture irréfutable de sa forme. Le Conte de la princesse Kaguya articule avec une force vitale toute fraîche, une invention constante des vérités immémoriales. Rares sont les œuvres qui surplombent le temps comme celle-ci. Rares sont les films qui s'avèrent si purs et émouvants.
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Critique publiée le 25 février 2015.