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Winter in Wartime (2008)
Martin Koolhoven

Mon oncle Ben

Par Mathieu Li-Goyette
Les Pays-Bas durant l’occupation allemande. Deux jeunes, l’un enfant, l’autre adolescent, l’un plus néerlandais, l’autre plus britannique, tentent ensemble d’échapper aux forces nazies. La ville regorge d’espions, d’agents doubles, de membres de la résistance locale. C’est l’hiver. Il fait froid. On peine à se nourrir. Nous sommes en janvier 1945 et savons, nous, que le Troisième Reich battra bientôt en retraite. Déjà vu trop souvent, le contexte historique de ce énième film de Martin Koolhoven (apparemment très populaire dans son pays natal, car il est assez talentueux) se superpose à une structure elle aussi trop souvent débitée. Car si Winter in Wartime souffre, certes, de cette quête ineffable de l’originalité que pratique autant la critique que le public, il est bien triste de constater que le film sombrera dans l’oubli pour être arrivé après plutôt qu’avant. C’est un sort injuste, puisque si, comme moi, l’idée de voir les Pays-Bas envahis par l’Allemagne vous était passée par l’esprit, l’oeuvre répondra avec beaucoup de classe à cette curiosité à la fois touristique et historique.

Au-delà d’un goût pour la reconstitution (parce que les documentaires historiques deviennent de plus en plus lassants), Winter in Wartime est merveilleusement bien fait, bien interprété, cadencé comme l’Amérique sait le prodiguer et équipé de rebondissements efficaces. Il émeut dans sa redite du traditionnel conte de l’atteinte de la maturité. Formule clé de tous les cinémas nationaux (qui, présentés sous cet angle, s’approchent du film de genre), la progression d’un enfant au creux du monde des adultes et sa confrontation à la sexualité et à la violence participent tous deux à raconter la maturation d’un cinéma national éternellement jeune; comme le cinéma québécois, il semble que l’on croirait inconsciemment ici que la maturité est celle d’un cinéma hégémonique, donc hollywoodien. Le jeune Michiel est donc le symbole d’une nation pressée jusqu’à l’éclatement sous le joug allemand. Il s’amuse avec les autres ados du village, mais ne craint jamais rien parce que son père est maire d’une ville ayant préféré la soumission à la résistance. Ainsi, le père est une honte : il blague avec les Allemands, leur offre des cadeaux, mais seulement pour mieux troquer ensuite la vie de ses concitoyens en échange d’un simple sourire. Aux antipodes de l’héroïsme, le père de Michiel ne peut donc être son héros, ni sa mère, contrainte au foyer et à la bonne éducation du protagoniste et de sa soeur. Dans ce décor, un oncle, fier d’être de la résistance néerlandaise, arrive au village pour s’y réfugier quelque temps. Il va sans dire qu’une forte distinction apparaîtra dans le coeur de l’enfant entre ces deux modèles masculins.

Tout change pourtant le jour où un jeune pilote de la RAF s’écrase près du village. Secouru par notre jeune homme en quête d’aventures, il sera nourri, soigné, et logé par la famille. Ayant assassiné un soldat allemand quelques jours plus tôt, une série d’événements mèneront à la mort du père et à la fuite du Britannique. Des gens seront accusés, des gens seront enlevés et le monde imaginaire de Michiel, peuplé des avions en plastique qu’il collectionne, ne s’avérera pas aussi glorieux qu’il l’aurait souhaité. En ce sens, Winter in Wartime, débutant sur les images de cet avion s’écrasant comme une comète, se termine sur un plan bizarre, celui d’un enfant attristé par la mort du père et la trahison de l’oncle, mais s’amusant d’un jouet trouvé dans l’avion, sorte de souvenir d’un hiatus, d’une période de transition qui l’aura vu passer de gamin idéaliste à survivant de l’occupation allemande. Non seulement aura-t-il tué un homme, mais se sera aussi retrouvé face à la mort et à l’ennemi plus d’une fois. Le sacrifice de sa famille, toujours pour sauver le soldat britannique, est alors synonyme d’un profond désir de racheter une tare, un poids qui, lui, relève d’un cran l’intérêt de l’oeuvre et redouble sa cohérence. Isolé au fond d’un environnement parfaitement filmé par le cinéaste - et savoir filmer son pays n’est pas chose donnée à tous - ces longs et fréquents travellings latéraux accompagnant les courses de Michiel dans l’espoir de sauver son prochain (le pilote ou son père) resteront longtemps associés au film : pendant que les Pays-Bas courent à leur perte, l’enfant court pour les sauver du déshonneur.

C’est-à-dire qu’à en croire ce que l’on peut lire dans certaines histoires du cinéma consultées à droite et à gauche (j’aimerais parler de mémoire, mais avouons que le cinéma néerlandais n’est pas le plus distribué des cinémas européens), le lourd sujet de la Deuxième Guerre mondiale est fréquemment réutilisé depuis le milieu des années 80. Constamment axé sur des films faisant l’éloge de la résistance, il faudrait y lire une vague d’oeuvres portant sur le besoin de se racheter de la collaboration offerte aux forces allemandes du temps de la guerre. En effet, pour s’être toujours déclarés neutres avant sa reddition aux forces nazies, les Pays-Bas auront été exclus du traité de Versailles, et donc du processus de reconstruction de l’Europe et de cette nouvelle division des territoires. Délaissé pour n’avoir prêté serment ni à l’un ni à l’autre, le pays sombre dans une léthargie accentuée par la perte de ses nombreuses possessions coloniales. Le royaume s’effondre.

Fermons notre parenthèse historique et revenons à cette révision de l’Histoire proposée par Koolhoven. À déculpabiliser l’implication des enfants, mais pas celles des adultes (vaguement coopératifs), le constat est ici celui d’une nouvelle génération, celle de l’après-guerre, élevée dans une hargne face au pouvoir allemand. Et c’est précisément cette mise en fable de la réalité qui permet ensuite à Winter in Wartime d’être un film léger, oeuvrant dans le rachat des torts. Le jeune Michiel, brillamment interprété, n’est que trop innocent pour être politisé. Enfant au regard pur, il sait cependant faire la distinction entre le bien et le mal. Cheminant à travers ces embûches, on assiste à l’édification d’un certain idéal national, un héros du peuple (sujet à quelques ralentis et fondus enchaînés gênants) rejetant peu à peu le décorum de la guerre pour le remplacer par un combat intergénérationnel entre lui, son père conservateur et son oncle, le pire des traitres et issu d’une génération ayant vécue le krach boursier.

Il est de cette génération ayant permis aux premiers représentants politiques nazis d’émerger dans des Pays-Bas encore sous le choc du chômage. L’approche de cette idée, par ces décors ruraux et ce vague sentiment de camaraderie en chemise à carreaux, rappellera, d’une certaine façon, Mon oncle Antoine. Ici, c’est plutôt l’oncle Ben, tout en étant néanmoins encore l’histoire d’un jeune homme charmé par le remplaçant du père et qui en sera finalement déçu. Génération viciée par l’appât du gain, elle sera nettoyée par Michiel puisque, comme dit l’adage, la vérité sort de la bouche des enfants et que cette fois-ci, l’enfant aura répondu par la bouche de son canon. Mais à quel prix? Celui de briser les liens envers la famille, de voler de ses propres ailes et d’accepter le deuil d’un temps de l’avant-guerre pour embrasser celui de l’après-guerre.
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Critique publiée le 1er avril 2011.