L'équipe

Blank City (2009)
Céline Danhier

Matière combustible

Par Alexandre Fontaine Rousseau
Un bon documentaire punk vous donne le goût d'incendier l'écran sur lequel il a été projeté, de remettre votre démission (cet emploi médiocre n'était qu'un obstacle à votre émancipation) et de voler un amplificateur afin d'enregistrer votre premier disque de noise improvisé. Parce qu'il faut repartir à zéro, parce que les racines pourries de la culture actuelle se doivent d'être purifiées par le violent incendie de votre créativité libérée. Le punk, peu importe ce qu'en dira l'Histoire qui fige toute vitalité pour faire de l'existence un musée en devenir, se résume à cette énergie viscérale ainsi qu'à ce commandement simple et radical : l'art est à la portée de tous, qu'il sache ou non comment les choses « devraient » être faites. Il nous rappelle que tout acte brillant est le fruit d'un coup de tête irrationnel et que le seul ennemi de l'Homme est son goût des limites et des normes. Une fois ces leçons transmises, le documentaire punk idéal devrait s'autodétruire et céder l'espace à la nouvelle génération d'esprits qu'il a enflammée. Blank City me donne le goût de ne plus jamais écrire de critique de cinéma et d'acheter une caméra Super 8 pour faire mon propre cinéma expérimental strident. Par conséquent, il accomplit quelque chose d'admirable.

Soyons clairs. Le film de Céline Danhier, sur le mouvement No Wave qui ébranla New York vers la fin des années 70, ne provoque pas en moi l'envie sauvage de faire des documentaires à la forme classique où de nombreux piliers d'une scène donnée se succèdent à l'écran pour dresser le portrait d'une période révolue de l'histoire de l'art. Ce genre de cinéma, après avoir rempli son mandat d'inspirer, devrait tout bonnement cesser d'exister. C'est le propre de l'étincelle que de disparaître. Pas qu'on en veuille à Blank City d'être tel qu'il est, loin de là, mais on ne peut s'empêcher de penser que ce genre d'académisme honnête constitue l'antithèse de l'état d'esprit dont il se fait le porte-parole. Le paradoxe semble toutefois inévitable. Alors on s'y habitue. Il existe une méthode pour traiter de ceux qui s'élèvent contre la méthode elle-même. Elle n'est pas parfaite, on la voudrait plus explosive, mais elle a fait ses preuves et démontre année après année son efficacité en abordant une foule de sujets sur lesquels nous sommes bien satisfaits d'en apprendre plus.

En partant d'une telle matière première, esthétiquement riche et indéniablement cool, Danhier pouvait difficilement livrer une oeuvre terne visuellement. Les films d'Amos Poe, d'Eric Mitchell, de Nick Zedd, de Richard Kern et de Jim Jarmusch offrent une fondation séduisante sur laquelle peut aisément se bâtir un objet exaltant. Leur cachet underground, leur facture DIY, mêle l'éclatement du cinéma expérimental à la fureur du punk-rock. Ce sont des images fortes, trop peu vues, d'autant plus excitantes qu'elles vibrent au rythme d'une trame sonore nerveuse à souhait : Television, Glenn Branca, Sonic Youth, Teenage Jesus and the Jerks, The Lounge Lizards et j'en passe… Si le seul et unique but de ce collage audiovisuel était de nous convaincre que le New York de cette époque constitue la quintessence de l'authenticité artistique branchée, mission accomplie. Tandis que Steve Buscemi et Vincent Gallo décrochent leurs premiers rôles dans des productions rigoureusement indépendantes, le minimalisme et l'abrasion se manifestent sans compromis dans la sphère musicale.

Le gros grain de ces images en noir et blanc, c'est la signature esthétique d'une utopie artistique n'appartenant pas plus à son présent qu'elle ne se replie sur le passé, mais qui bâtit plutôt sa propre réalité alternative à la croisée de ces temps. Comme si la Nouvelle Vague s'était de nouveau manifestée, au diapason du nihilisme positif de l'effervescence punk. Évidemment, Blank City constitue un parfait exemple de cinéma faire-valoir dont le principal objectif est de diriger le spectateur vers d'autres oeuvres plus pertinentes qu'il catalogue avec soin. Mais ne nions pas la qualité du travail de recherche de Céline Danhier, qui a mené des entretiens avec à peu près tout le monde pour que le portrait qu'elle dresse soit complet. La structure narrative de son film, à mi-chemin entre la logique chronologique et le regroupement thématique, n'est peut-être pas toujours parfaitement au point. Néanmoins, Blank City fonctionne, au sens le plus élémentaire du terme, et c'est là l'essentiel : il donne le goût de se créer sa propre petite scène et d'éradiquer une bonne fois pour toute la banalité de notre existence. Voilà un noble combat qui mérite toujours d'être mené, même si c'est ironiquement par le biais de certaines conventions.
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Critique publiée le 30 novembre 2010.