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Combat dans l'île, Le (1962)
Alain Cavalier

Dans nos campagnes mugissent de féroces soldats

Par Mathieu Li-Goyette
Il fut un temps où Alain Cavalier n’était pas Alain Cavalier. Un temps où sa femme Irène Tunc, muse du cinéaste décédée dans un accident de la route, interprétait la compagne de Roger Van Hool dans La chamade (1968), point de non-retour atteint par un Cavalier à la recherche du succès public. Mièvre à souhait, élégante dans son écriture, l’oeuvre, portée sur les épaules des performances de Catherine Deneuve et Michel Piccoli, renvoyait aux débuts de la carrière de notre filmeur encore à l’état embryonnaire (celui qui deviendra le Filmeur en 2005 et l’enquêteur mystique d’Irène en 2009) ou l’angoissé inconsolable de son chef d’oeuvre, Libera Me (1993). Il faut donc retourner à ses années de formation à l’IDHEC (aujourd’hui la FÉMIS), qui forma une bonne armée d’auteurs, où celui-ci, alors apprenti, se présentera comme assistant-réalisateur sur le tournage du deuxième film de Louis Malle, Les amants (1958). Prototype de sa Chamade, cet assistanat engage le créateur de ce film, Le combat dans l’île - nous en approchons à grands pas -, dans une quête le mettant à la recherche d’un style classique pour filmer les sentiments les plus modernes alors que, pour faire court, ses rivaux de la Nouvelle Vague issus des Cahiers s’évertuaient à filmer dans une modernité toute conceptuelle et cinématographique les sentiments les plus simples.

Prenant sous son aile Romy Schneider et Jean-Louis Trintignant, rien n’est laissé au hasard dans cette oeuvre « supervisée » par Louis Malle, bien que nul ne doute de l’implication de ce dernier dans plus d’une des décisions de l’auteur officiel. Près de son style, mais à mille lieues des « jeunes Turcs des Cahiers », Cavalier ne semble pas être tombé en émoi devant les jump cuts ou le plaisir de filmer les moindres trottoirs de Paris. Ce qui l’anime, c’est plutôt la tourmente amoureuse au sein d’un conflit plus grand que les amants concernés. Intéressé à la politique, cet ancien diplômé d’Histoire positionne bien son film à l’époque contemporaine où Trintignant incarne Clément, un extrémiste de droite cherchant à assassiner un homme politique du régime gaulliste. En plein coeur de la guerre d’Algérie, Clément se pointe, Bazooka à la main, formé par Serge (Pierre Asso), ancien terroriste de profession, et fait exploser la façade du bâtiment où logeait sa cible. À partir de cette explosion, une suite de retournements de situation et de trahisons mèneront Clément à fuir vers l’Amérique du Sud, laissant derrière lui l’innocente et bien naïve Anne (Romy Schneider) dans les bras d’un ami d’enfance devenu imprimeur en campagne, Paul (Henri Serre). S’en suivront une romance et une jalousie, puis le retour de Clément et le fameux combat dans l’île où lui et son ex-compagnon de classe lutteront à coup de Luger, ce vieux pistolet allemand tant associé au régime totalitaire nazi.

Plus heureux des hasards dont le critique et le théoricien devraient s’emparer de l’indice dès son apparition, mais qui n’apparaît formellement nulle part, le pistolet choisi est le même servant à Alain Leroy dans Le feu follet (1963) de Malle pour son suicide. Fantôme de l’occupation allemande? Signe du souvenir d’une Europe saccagée? Marque d’une violence maintenant impossible à réfléchir sans cette variation germanophobe de l’arme? Dans l’un, l’arme sert au duel, sorte de fleuret moderne d’une joute provoquée à coup de gant de cuir par Clément, aveuglé par sa propre prétention de surhomme d’une « nouvelle » Europe. Dans l’autre, Alain, mal à l’aise chez les alcooliques anonymes comme chez les bourgeois, fera le tour de ses amis lointains avant de s’enlever la vie. On procède à l’explication d’une aliénation, voire d’une possession du contemporain sur la personne du protagoniste (car Clément est bel et bien possédé par ses idéaux de droite) et c’est vers les anciennes connaissances que l’on revient pour trouver du sens à notre vie d’aujourd’hui. Tous deux des personnages n’ayant pu devenir adultes à temps, ils ont trente ans et couchent avec des femmes dans l’unique but de s’octroyer des pauses à cette décadence psychologique, jamais physiques, car la violence graphique et la mutilation ne sont pas l’affaire du plus hygiénique (au sens charismatique, voire parfumé du terme) des metteurs en scène, Alain Cavalier.

C’est qu’il dirige Schneider de façon à ce qu’elle amène à l’écran une romance sensuelle et délicate, demande à Serre sa grave voix pour nous réconforter ponctuellement, puis indique à Trintignant de se braquer avec une aura née dans le film noir et le film d’espionnage, lointaines influences d’un jeune cinéaste souhaitant faire un brûlot politique. Désirant son propre fatum, Clément sait donc que sa fin ne prendra du sens que si elle est au nom d’une cause. Paul, pour sa part, est convaincu de sa justesse d’opinion, car il est un homme droit donnant un emploi à une jeune ménagère dont il n’a pourtant jamais abusé et dirige une petite entreprise faisant travailler des jeunes du coin. Parfait, il prend Anne sous son aile parce qu’elle est triste et se sent abandonnée. Le tout paraît rudement niais, mais là où le roman à l’eau de rose submergerait l’entreprise de Cavalier, ce dernier trouve le moyen de tout faire retomber sur le dos de la politique et des illusions d’un maniaque. Manipulation par le pouvoir, Le combat dans l’île est une grande histoire à la Dumas sans jamais complètement décoller de sa France pré-1968. Inventif dans la mesure de ses moyens, le cinéaste a tenté de romancer les combats internes du pays à l’époque où leur évocation même était passible de censure. En effet, le film est rapidement écarté des écrans français, ce qui participera à sa relative absence du club sélect français des années 1959-1963.

Il en ressort une oeuvre fort mémorable pour ses contrastes du noir et du blanc de son image et de son propos. La concentration de l’action en deux lieux, le monde paranoïaque de Clément et le monde rupestre de Paul, accentue ce combat en l’honneur d’une réconciliation - les deux amis avaient un pacte de sang qui ne pourra que se résoudre par le sang - met en évidence la recherche d’un terrain d’entente (l’île) où les deux partis (politiques) pourraient arriver à une communication, aussi improbable soit-elle. Parce que dû à une femme ou le pouvoir ou l’argent, ce combat dans l’île, lieu neutre où les opposés s’affrontent à coup de Luger, est le théâtre d’une confrontation entre les deux France où l’on joue en fait dans un carré de sable comme des gamins s’amusant à faire la guerre. Par contre, Luger oblige, nul jeu de guerre n’est innocent en Europe depuis 39-45, tout comme nulle révolution ou parti d’extrême droite ne pourra s’afficher sans l’ombre empoisonnée du nazisme; Clément fuit en Amérique du Sud, ce n’est pas un hasard. Entre Vichy et la résistance, entre le gaullisme et l’extrême droite, on recherche une alternative. L’hygiène de Cavalier s’impose, car le meurtre passionnel d’Anne où, encore pire, l’orgie à trois, soit l’anarchie, n’est qu’une possibilité du monde réel, un monde dont Cavalier n’a que faire. D’un bout à l’autre du discours, si l’on dit que la droite et la gauche se rejoignent par leurs extrémités, ici ce n’est que l’abyme de la folie qui confirme l’impasse du combat. Cavalier résout son dilemme, fait mourir l’adversaire sous prétexte qu’en cas d’ultimatum, il y aura toujours un homme « bon » pour vaincre l’homme « mauvais » : Paul l’emporte et sauve la mise en tuant banalement son adversaire.

Si, pour sa part, Louis Malle est un existentialiste des milieux bourgeois, Alain Cavalier prouve avec cette première oeuvre surveillée par son maître qu’il en est le romantique souhaitant candidement vivre à une époque où la cape et l’épée réglaient les joutes entre rivaux. De là la constatation de cette impossibilité, car Clément est un psychopathe et l’autre un bienfaiteur. Les deux se confrontent pour la traditionnelle femme-idole Anna et ne s’extrait de ce phantasme qu’une impression de voir le prélude à la politique-fiction largement fondée par le Z (1969) de Costa-Gavras. De là le désir d’inventer, à partir du déjà-vu, une alternative, une riposte en galant duelliste voulant prendre les armes lui-même contre la Nouvelle Vague et ses émules.
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Critique publiée le 5 septembre 2010.