L'équipe

Mai mai miracle (2009)
Sunao Katabuchi

Dans l'ombre du maître

Par Alexandre Fontaine Rousseau
Plusieurs l'ont noté, avec raison : le style de Sunao Katabuchi n'est pas sans rappeler celui du maître Hayao Miyazaki, porte-étendard de l'animation faite au Japon n'ayant plus vraiment besoin de présentation. La comparaison n'est d'ailleurs pas fortuite, Katabuchi ayant travaillé comme scénariste, puis comme assistant-réalisateur pour le Studio Ghibli de Miyazaki avant de faire cavalier seul avec Princesse Arete, réalisé en 2001 pour le compte de la réputée maison de production 4°C (Mind Game, Tekkon Kinkreet). Premier rapprochement possible entre les deux cinéastes : le style du dessin, assez épuré, mais malgré tout très raffiné, et cette palette de couleurs un brin estompée, immédiatement familière. Mais les similitudes entre Katabuchi et Miyazaki ne sont pas qu'esthétiques, et ce Mai Mai Miracle rappelle à plus d'un égard le classique Mon voisin Totoro de 1988. Chroniques d'enfance, les deux films évoquent la « magie » de ce regard encore naïf, sa capacité à charger le réel d'une substance fantastique. Là, c'est la nature qui devenait merveilleuse ; ici, c'est l'Histoire sommeillant sous la surface du présent qui prend vie, grâce à cette pénétrante vision candide dont l'animation se veut la matérialisation la plus pure.

Nous suivrons donc le temps d'un long-métrage les multiples aventures de Shinko, fillette fantasque habitant un petit village de campagne situé au sud-ouest de Tokyo. C'est son regard qui se substituera au nôtre, qu'épousera avec enthousiasme le film de Katabuchi. L'écran deviendra un espace privilégié où prendront vie ses plus folles rêveries. Nous sommes bien en 1955, mais Shinko ne peut s'empêcher d'imaginer ce qu'était le territoire qu'elle habite il y a de cela mille ans. Dans son esprit, les deux époques coexistent : l'Histoire survit à même le présent, comme une trace immanente à laquelle il suffit d'être sensible. L'univers de Shinko sera ébranlé (mais pas trop) par l'arrivée d'une jeune fille timide, Kiiko, venue de la ville en compagnie de son père. Évidemment, Shinko initiera Kiiko à sa vision décalée du monde et l'aidera à s'intégrer à ce nouveau milieu. Suivies par quelques-uns de leurs camarades de classe, elles parcourent les champs et les ruisseaux des environs, explorent les grottes : une belle petite chronique d'enfance, bref, ou un souvenir un brin nostalgique de cette période de la vie où le réel se pliait encore aux désirs de notre imaginaire.

Mais Mai Mai Miracle, malgré ses bonnes intentions et ses multiples beaux moments, ne réussit jamais à convaincre totalement. Trop de pistes s'entrecroisant s'entremêlent, et le film n'arrive pas au bout du compte à définir clairement son fil conducteur. Plusieurs détails formels soulignent bien involontairement ce problème : le glissement d'une narratrice à l'autre, entre l'introduction et la conclusion, confirme cette impression que le cinéaste ne sait pas exactement de quel personnage il raconte l'histoire. Une belle idée de mise en scène, celle d'illustrer les songes du personnage principal par l'emploi d'un dessin brouillon se posant sur un canevas plus classique, est abandonnée en cours de route pour ensuite réapparaître une seule fois, dans le dernier acte, de manière un peu impromptue… Ce manque de rigueur en apparence anodin mine le bon fonctionnement du scénario, qui n'arrive jamais à nous convaincre de la pertinence profonde de ce lien qu'il cherche à créer entre passé et présent. L'idée est émouvante, alors que l'exécution s'avère quelque peu forcée.

Car voilà : si ce concept offre à penser une complexité insoupçonnée du réel, le discours du film est réduit à une morale si simpliste, si réductrice, que l'on a peine à croire qu'un personnage l'exprime mot pour mot en guise de conclusion. « Tout le monde est gentil » dans l'univers de Mai Mai Miracle et une trame sonore sirupeuse à souhait s'assure de nous inculquer ce beau constat un peu benêt à grand renfort de vocalises doucereuses et de piano mielleux. Chaque intrusion d'une réalité plus sombre est neutralisée : papa est gentil, le cancre un peu rustre de la classe est gentil, la méchante prostituée qui a poussé un noble policier au suicide est au fond gentille, le violent yakuza est lui aussi gentil… Vraiment, il n'y a que la vie elle-même qui est parfois un peu cruelle : maman est morte, poisson rouge meurt et grand-papa mourra avec la venue de l'hiver. Résumé dénotant aussi la structure un peu trop épisodique du scénario, qui n'atteint jamais ce degré de fluidité avec lequel il voudrait aller et venir entre passé et présent. Il semble manquer des morceaux au film de Katabuchi ; et ce qui s'y voudrait éthéré, poétique, est parfois source d'étranges ruptures narratives.

Au gré des envolées mélodramatiques qui ponctuent son récit, Mai Mai Miracle crée finalement une sorte d'émotion homogène, une sensation douce-amère unifiée qui devient un brin lassante. À force de tirer sur les mêmes cordes sensibles, de jouer à répétition la carte du « triste, mais gentil », le film vient à bout de nos réserves de bons sentiments. Triste conclusion car, s'il avait su faire preuve d'un peu plus de doigté, Sunao Katabuchi aurait pu signer une oeuvre réellement sympathique et s'affirmer comme héritier du style Miyazaki dont, pour l'instant, il ne nous fait que regretter la finesse. Mai Mai Miracle, malgré ses qualités esthétiques indéniables, tient plus de la solide démonstration de professionnalisme que de l'expérience cinématographique vibrante. C'est un film indéniablement bien fait, incontestablement émouvant ; mais quelque chose, dans sa recherche intensive de résonance humaine, semble trop étudié pour être honnête. Même si, assez habilement, la mise en scène dédramatise certains des événements les plus tragiques du scénario, on reste donc avec cette impression d'avoir été manipulé, contraint à ressentir. Le maître Miyazaki, lui, ne se serait jamais permis de nous embobiner ainsi.
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Critique publiée le 12 juillet 2010.