L'équipe

Phobia 2 (2009)
Songyos Sugmakanan et Parkpoom Wongpoom

L’abécédaire de l’horreur

Par Mathieu Li-Goyette
Il y a deux ans, 4BIA avait fait trembler les salles festivalières avec ses quatre réalisateurs thaïlandais, quatre des chefs de file de ce que l’on a baptisé le « thaï-horror ». Principalement, c’est encore le duo Wongpoom-Pisanthanakun, responsable de Shutter et d’Alone, qui mène le bal cette fois-ci. Le premier, grâce à l’histoire d’une vendeuse de voitures usagées cherchant son fils égaré dans les allées du garage qu’elle dirige, le deuxième, avec le plus brillant segment du collectif portant sur un tournage d’un film dudit thaï-horror ayant mal tourné. Purijitpanya, réalisateur responsable de Body, signe l’introduction portant sur l’exil d’un jeune délinquant ayant tué son père dans un accident de la route. Devenu moine, il s’éloigne dans la forêt tropicale et dérangera un esprit affamé et prisonnier de l’écorce d’un arbre géant. Tourmenté par le remord, la folie s’emparera de lui et il sera amené à se métamorphoser en l’un de ces grands êtres. Dans sa forme et ses accents musicaux stridents, cet épisode, Novice, rappelle les techniques de Masaki Kobayashi dans Kwaïdan. Pour créer l’effroi, un décor mystique, des instruments à cordes surexcités et une nette préférence pour le non vu créent cette peur à même le visage terrifié de l’interprète principal. Sa peur se projetant sur la nôtre, c’est la « peur pour l’autre » qui prend le dessus. Et la force du film, comme de son prédécesseur, est justement cette structure basée sur des leçons d’horreur données par chacun des cinéastes. Comment opère la peur, comment s’extrait-elle de la pellicule pour faire sursauter nos membres? Mené par un fil d’Ariane fort simple, le respect des morts, Phobia 2 tend à faire basculer le monde des esprits vers celui des vivants.

Le deuxième sketch, Ward, se déroulant dans une chambre d’hôpital, met en scène la convalescence d’un motocycliste aventureux aux côtés d’un mourant, ancien maître des forces occultes. Les disciples de ce dernier viendront lui rendre un dernier hommage pendant que notre jeune premier tentera d’épier la cérémonie et de regarder le vieil homme, future carcasse de peau usée tapissée de tatous. Encore une fois, si le moine du premier épisode avait manqué de respect face à la mort - pour avoir provoqué l’accident qui tua son père grâce à sa bêtise d’adolescent - le jeune homme du deuxième prendra un plaisir à regarder la mort quitter le corps de son voisin en voyeur aguerri. Premier essai avec un budget plus imposant pour Poolvoralaks, son sketch utilise les objets pour créer la hantise issue du principe de la boîte à surprise ; les angles servant à faire découvrir la « surprise » à tout coup, on tourne la manivelle du film sans arrêt, sachant éperdument que son clown sortira à un moment ou à un autre. Le rideau, le sac de soluté, le bouton d’alarme pour quérir l’infirmière, les objets se retournent contre le protagoniste dans un segment penchant du côté de la maison hantée et des sectes. Encore une fois, la finale verra son héros devenir l’un des esprits, ne méritant pas de fouler la terre des vivants, il se réincarnera en un être de l’au-delà.

C’est donc la réincarnation qui anime principalement ces volets et les suivants, car même dans le segment central, Backpackers de Sugmakanan, le jeune enfant devenu mort-vivant sautera avant tout à la gorge d’un moine. Indice quant au déchiffrage du film, le mort revenu à la vie ne sautera pas sans raison sur celui faisant la communion entre cette vie et les ultérieures. Réincarné dans l’arbre du premier, l’accidenté du deuxième, les morts-vivants déchaînés du troisième ou les voitures possédées du quatrième, le manque de respect envers les défunts provoque, dans le thaï-horror, un dysfonctionnement du processus de réincarnation. Contrairement au « j-horror » (celui du Japon propagé à l’international suite aux opus Ringu et Ju-On principalement), qui base sa mythologie sur celle du shinto et de la coexistence de deux mondes empilés l’un sur l’autre, les esprits de Phobia 2 se réincarnent dans une représentation déformée de leur paradis. Déformés par l’inconséquence des coupables qu’ils pourchassent, incompris parce qu’effrayant, un secret se cache derrière chacune de ces âmes errantes.  Backpackers, mettant en vedette deux Japonais voyageant avec des camionneurs thaïlandais chargés de conduire un fourgon rempli de carcasses livrera bien assez tôt ses secrets par le biais de flashbacks sentimentalistes. Sans le sou, de jeunes villageois auraient vendu leur estomac à des trafiquants de cocaïne pour une importante affaire. Viciés par cette poudre blanche obstruant leurs estomacs, les morts se relèveront et iront à la chasse de ceux et celles qui ont causé leur perte, non seulement les camionneurs, mais aussi cette société gangrenée par la pauvreté, la corruption et la loi des caïds.

Caméra rapide, montage charcuté, zoom in nous projetant l’image au visage, la technique de Sugmakanan est la plus frappante, la plus rude et violente dans un collectif prêchant généralement par la subtilité et l’usage de procédés cinématographiques plus avancés que la vitesse et les accélérés. Plus intéressant dans ses éclairages et la portée plus engagé de son propos, Backpackers ouvre la voie aux deux plats de résistance de l’ensemble : Salvage et In the End. L’histoire dont nous parlions, celle d’une vendeuse d’automobiles, retrace en fait l’origine de ces voitures jusqu’à leurs propriétaires, des gens morts dans des accidents de la route. Recyclant ces cadavres rouillés, tentant de ressusciter le métal comme la peau et les yeux revenaient à la vie dans l’épisode précédent, la mère retrouvera son fils emprisonné dans le moteur de sa propre voiture, mangé par la machine, dévoré par la luxure même qui l’avait poussé à utiliser des marchandises de cet acabit pour rentabiliser au possible ses ventes. Respect des morts, il est encore question d’être réincarné - son fils, réincarné dans cet alliage entre sa jeune chaire et les pistons huilés du moteur - dans le symbole concrétisant le poids de nos fautes. Pourchassés par cette peur des morts, les héros de Phobia 2 ont comme phobie d’avoir usurpé la vie d’un autre au profit d’un pêché ; les cadavres deviennent ressources pour le profit et la reconnaissance. En l’occurrence celui du bouddhisme, religion prônant la réincarnation et la bonne conduite de l’âme d’une étape à l’autre d’un cycle, aujourd’hui brisé par l’avarice des hommes, celle qui carbure au nombre de tués, comme le nouveau moteur de la mère de Salvage.

Épousant la noirceur comme il met au défi sa comédienne de jouer seule 20 minutes durant, ce huis clos, plus réussi que celui dans l’hôpital, tangue vers une certaine féérie macabre non explicable rapprochant la posture de ces cinéastes thaïlandais (comme la brumeuse forêt de Novice) à leur cousin plus adulé, le récemment palmé Apichatpong Weerasethakul - Tropical Malady n’est pas sans rappeler certaines des meilleures atmosphères de Phobia 2.

Dernière étape, le maître Pisanthanakun conclut cette chorale de l’horreur grâce à une mise en abyme mettant en vedette les protagonistes de ses films Shutter et Alone. Nuls fantômes ici, seulement une équipe de cinéma tentant de boucler Alone 2 alors qu’elle croit que la femme incarnant le fantôme aux cheveux humides et aux articulations brisées soit véritablement morte et revenue à la vie pour les hanter jusqu’à la fin du tournage. Réflexion sur cette appropriation des morts pour le tournage d’une multitude d’oeuvres nous parvenant chaque année, Pisanthanakun suggère la captation de ces histoires comme un manque de respect tout aussi grave aux morts. Cynique, le sketch fait mourir ses personnages en fin de parcours (comme à l’habitude des autres segments), mais dans un accident. Les fantômes s’étant dissipés, on se questionne littéralement sur l’utilité de filmer ces spectres, sur la portée véritable d’oeuvres visant à déranger l’image des morts. Car en surface, si In the End ne contient pas d’esprit, un « hasard » trop hasardeux s’acharne sur les héros. Par la manipulation de la musique et du montage, on nous fait croire au film d’horreur quand, sans aucun doute, la scène n’est qu’un making of inédit. Cette main invisible - évidemment celle du cinéaste lui-même - dirige ses victimes vers une fin tragique tout en stipulant une dernière fois que le maître du récit demeure le metteur en scène capable de filmer tour à tour de « vrais » et de « faux » spectres. De la terreur (la panique), à l’effroi (frayeur soudaine), l’oeuvre de cette nouvelle vague d’horreur prenant en maturité au fil des années décuple les différents moyens de mise en scène, trouve des synonymes à des mots que nous pensions identiques (telles cette terreur et cet effroi) en proposant un nouveau système, plus ludique, jouant des codes du cinéma d’horreur en s’appropriant les codes américains sans que nous ne les reconnaissions. Digne tentative de réécrire ces clichés, l’intelligence unissant ces cinq projets rend la forme courte au cinéma ce qu’elle avait été dans la littérature fantastique (des pères Poe et Lovecraft) : la découverte de nouvelles peurs, de nouveaux talents et d’une nouvelle horreur.
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Critique publiée le 11 juillet 2010.