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Trotsky, The (2009)
Jacob Tierney

Révolutionnaire cherche révolution

Par Jean-François Vandeuren
Il faut bien admettre que l’idée de départ de ce Trotsky du cinéaste canadien Jacob Tierney était en soi suffisamment absurde pour justifier sa mise en chantier. Le présent effort semblait ainsi vouloir s’aventurer dans le domaine ordinairement peu recommandable de la comédie adolescente en incorporant à celle-ci une touche d’engagement social trop souvent négligée par le genre tout en articulant la majeure partie de sa trame narrative autour du comportement psychotique de son protagoniste. Il s’agit d’un concept qui pouvait évidemment paraître plus que rafraîchissant sur papier et Tierney parvient bien à prouver la pertinence et l’originalité de son projet à l’écran, à défaut de signer une oeuvre entièrement réussie. Le cas de dédoublement de personnalité exposé ici est celui de Leon Bronstein (Jay Baruchel), un jeune Montréalais convaincu d’être la réincarnation du révolutionnaire soviétique Leon Trotsky. Ce dernier mit d’ailleurs sur pied une liste d’objectifs précis à réaliser dans le but de marcher autant que possible dans les traces de son homologue mort il y a maintenant soixante-dix ans. Leon s’attaquera tout d’abord à l’entreprise de son paternel, à l’intérieur de laquelle il tentera de démarrer une grève générale et d’implanter un syndicat. Une initiative qui ne soulèvera qu’un enthousiasme mitigé chez les travailleurs de l’endroit, et surtout la colère d’un père, qui décidera de jouer le jeu de son fils - qui l’avait eu facile jusqu’à présent au coeur de la bourgeoisie du West Island - en envoyant celui-ci à l’école publique. Un endroit qui se révélera finalement plus que propice pour que Leon puisse définitivement mettre en marche sa destinée. Accompagné d’une poignée d’élèves marginalisés pour différentes raisons, Leon s’imposera peu à peu comme la voix du corps étudiant face à leur directeur (Colm Feore) et son assistante (Domini Blythe), qui sembleront pour leur part bien déterminés à diriger l’institution « d’une main de fer ».

La tyrannie dont seront victimes les pauvres étudiants de cette sinistre polyvalente se manifestera ainsi sous la forme de retenues, et ce, pour des raisons aussi absurdes qu’une chemise sortie d’un pantalon ou de chaussures couvertes de boue. Témoin de ces abus, Leon préparera sa première offensive contre son nouvel opposant aux traits « léniniens » et son fidèle cerbère en allant soutenir ses confrères réprimandés. Les actes de l’adolescent finiront d’ailleurs par prendre une telle ampleur que ce dernier deviendra rapidement un véritable phénomène médiatique. Mais au grand dam du nouveau Trotsky, celui-ci réalisera bien vite que ce ne sont pas tous ses camarades (de classe) qui partagent son enthousiasme à l’idée de renverser l’ordre établi. À cet effet, l’interrogation que soulèvera habilement le cinéaste canadien, à défaut d’être nécessairement subtil, cherchera à savoir si ce désintérêt est le fruit d’un ennui passager, ou si une profonde apathie n’a pas plutôt fini par avoir raison de la fougue et du désir d’apprendre des jeunes d’aujourd’hui. Le problème toutefois, c’est que le scénario de Jacob Tierney n’esquisse en soi que très sommairement la situation de ces étudiants - tout comme celle de la direction - alors que la fameuse séquence de punition sera l’une des rares preuves tangibles de « l’oppression » subie par ces derniers. La question se pose alors à savoir si notre héros a réellement raison de s’indigner, ou si le tout ne découle pas de nouveau d’un simple désir de faire la révolution à tout prix (et contre n’importe qui) dans le but de suivre un certain plan de vie - comme c’était le cas précédemment lors de  l’affront avec son paternel. Une pensée qui sera également soulevée par rapport à la relation que Leon cherchera à entretenir avec une femme sous prétexte que son prénom et leur différence d’âge coïncident avec ceux de la première femme de Trotsky.

Le plus étrange dans toute cette histoire, c’est que le cinéaste semblera se poser toutes ces questions à lui-même, comme si ce dernier était déjà bien conscient des nombreux manques à gagner au niveau de la logique interne de son scénario - ou simplement obnubilé par la détermination et l’engagement démesurés de son personnage principal envers sa (propre) cause. Mais s’il a, certes, de la difficulté à imposer son discours à l’écran, les inquiétudes soulevées par The Trotsky quant à la fragilité du système d’éducation actuel et la distanciation entre les élèves et les professeurs illustrent une réalité pourtant tout ce qu’il y a de plus concrète. Malheureusement, le film de Jacob Tierney ne réussit pas à éviter certains dérapages, traitant de la révolution d’une manière souvent juvénile, et surtout terriblement naïve, en ne s’interrogeant pas toujours sur la force et le caractère des symboles utilisés. Ce sera notamment le cas au cours d’une séquence on ne peut plus ambigüe de bal costumé ayant pour thème les droits civils, et lors de ce départ vers un inévitable exil où Leon recevra de son géniteur le fameux Petit Livre rouge de Mao Zedong. Tierney réussira tout de même à faire passer la pilule en jouant délibérément la carte de l’humour ou des effets de style. Autrement, le réalisateur signe une mise en scène compétente traduisant bien toute la frénésie créée par son protagoniste. Une grande partie du mérite à cet effet revient évidemment à un Jay Baruchel absolument savoureux dans la peau de ce personnage improbable pris au coeur d’une histoire tout aussi abracadabrante. Récit à l’intérieur duquel Tierney orchestrera bien quelques coups savoureux, tels les cauchemars d’un Leon revivant sans cesse la célèbre séquence de l’escalier d’Odessa du Cuirassé Potemkine d’Eisenstein, ou ce choc des idées lors d’une dernière rencontre père-fils entre la Porsche dernier du capitalisme et la Lada en bien piteux état du communisme.

En fait, la principale faute commise par Jacob Tierney aura été au final d’accorder beaucoup trop d’attention à son protagoniste sans jamais chercher à prendre le pouls de la situation par lui-même. Une bévue qui, à l’écran, se traduira par un échec lamentable lorsque Leon tentera pour une première fois de déclencher une grève générale à l’intérieur de son école. Et pourtant, il y a également du positif à tirer d’un tel choix de perspective. Car même si une vision d’ensemble nous est la plupart du temps refusée, nous devons bien donner le crédit au réalisateur canadien pour avoir osé jouer le jeu de son héros jusqu’au bout, finissant même par lui accorder le bénéfice du doute plutôt que de lui faire subir un réveil qui se serait évidemment avéré assez brutal. D’un autre côté, il sera parfois difficile de ne pas observer les gestes posés par Léon comme l’oeuvre d’un simple illuminé. Une situation que le cinéaste tentera bien de corriger en fin de parcours, mais de façon plutôt maladroite, courant visiblement après son souffle et étirant inutilement en longueur un dernier acte qui aurait bénéficié de quelques coupures supplémentaires dans la salle de montage. Mais malgré quelques risques qui auraient dû être un peu mieux calculés, il ressort de ce premier long-métrage un charme indéniable, faisant de The Trotsky une comédie atypique prise entre les conventions qu’il cherche à repousser et celle dont il demeure malencontreusement prisonnier. Le film de Jacob Tierney s’impose néanmoins grâce à l’efficacité comique de ses dialogues, et surtout à l’enthousiasme contagieux de sa distribution, qui a visiblement pris un plaisir fou à participer au projet. À l’image de son personnage principal, The Trotsky ne changera certainement pas le monde, mais il saura créer un effet d’entrainement suffisamment substantiel pour réunir quelques camarades - les spectateurs - durant au moins un bref instant.
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Critique publiée le 17 mai 2010.